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	<title>Archives des Image - Antipolis</title>
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		<title>« L’Indien qui pleure », la publicité qui a dupé le mouvement écologiste</title>
		<link>https://antipolis.info/lindien-qui-pleure-la-publicite-qui-a-dupe-le-mouvement-ecologiste/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[alex]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 25 Mar 2025 17:30:36 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Article]]></category>
		<category><![CDATA[Image]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Il s’agit probablement de la larme la plus célèbre de l’histoire de l’Amérique : Iron Eyes Cody, un acteur en tenue amérindienne, pagaie sur un canoë en écorce de boulot, dans des eaux qui semblent d’abord paisibles et cristallines, avant d’apparaître de plus en plus polluées. Il finit par tirer son embarcation sur le rivage [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>Il s’agit probablement de la larme la plus célèbre de l’histoire de l’Amérique : Iron Eyes Cody, un acteur en tenue amérindienne, pagaie sur un canoë en écorce de boulot, dans des eaux qui semblent d’abord paisibles et cristallines, avant d’apparaître de plus en plus polluées. Il finit par tirer son embarcation sur le rivage et se dirige vers une autoroute fréquentée. Alors que l’Indien contemple le paysage pollué, un individu jette un sac en papier depuis la fenêtre de son auto. Le sac s’éventre sur la chaussée, répandant des emballages de fast-food sur les mocassins ornés de perles de l’Indien. D’une voix résignée, le narrateur commente : « Certaines personnes témoignent un respect profond et constant pour la beauté naturelle qui était celle de ce pays. D’autres non. » Zoom sur le visage d’Iron Eyes Cody, où l’on discerne une larme, qui roule, doucement, le long de sa joue.</p>
<p>La larme de Cody est apparue à la télévision pour la première fois dans une publicité d’intérêt général pour l’organisation anti-détritus Keep America Beautiful. Diffusée sans arrêt à la télévision dans les années 1970, dans son mouvement traînant, la larme a aussi été relayée, figée, sur d’autres supports – presse et panneaux publicitaires -, immortalisant l’image d’Iron Eyes Cody comme celle de « l’Indien qui pleure ». La publicité a remporté de nombreux prix et reste considérée, aujourd’hui encore, comme l’un des meilleurs spots publicitaires de l’histoire. Au milieu des années 1970, un responsable de l’Ad Council [organisation promouvant les publicités d’intérêt général aux Etats-Unis, ndt] notait: « Les chaînes n’ont cessé de solliciter des films de rechange » de la publicité, « car elles ont littéralement usé les originaux à force de les diffuser ». Pour de nombreux Américains, « l’Indien qui pleure » est devenu le symbole et la quintessence de l’idéalisme environnemental. Mais à s’y pencher de plus près, on constate que ni la larme ni le sentiment qui la sous-tend n’étaient ce qu’ils semblaient être.</p>
<h2>Derrière la larme</h2>
<p>La campagne reposait en effet sur plusieurs ambivalences. La première, c’est qu’Iron Eyes Cody est en réalité né sous le nom d’Espera de Corti – un Italo-Américain qui jouait les Indiens, aussi bien à l’écran que dans la vie. Tout l’impact de ce spot, c’était l’authenticité émotionnelle véhiculée par la larme de « l’Indien qui pleure ». En promouvant ce symbole, Keep America Beautiful cherchait à capitaliser sur l’adhésion de la contreculture à la civilisation amérindienne, et à privilégier une identité plus authentique que celle de la civilisation industrielle.</p>
<p>La deuxième ambivalence, c’est que Keep America Beautiful était un conglomérat formé de grandes entreprises du secteur des boissons et de l’emballage. Non seulement ces industriels étaient l’incarnation même de ce que la contre-culture rejetait, mais ils étaient de surcroît résolument opposés à plusieurs initiatives environnementales.</p>
<p>Keep America Beautiful a été fondé en 1953 par les sociétés American Can Company et Owens-Illinois Glass Company, rejointes par d’autres ensuite, comme Coca-Cola et Dixie Cup Company. Pendant les années 1960, les campagnes anti-détritus menées par Keep America Beautiful ont notamment mis en scène Susan Spotless [Susane Immaculée, ndt], une fille blanche vêtue d’une robe blanche impeccable, pointant un index accusateur sur les déchets négligemment jetés par ses parents. La campagne manipulait l’index réprobateur d’une enfant pour accuser les gens d’être de mauvais parents, des citoyens irresponsables et des Américains antipatriotiques. Mais en 1971, Susan Spotless n’était plus en mesure d’incarner l’esprit de l’époque, celui du mouvement environnemental naissant, et les inquiétudes croissantes suscitées par la pollution.</p>
<blockquote>
<p class="quote">une opération de communication d’un genre nouveau, qui s’appropriait les valeurs écologiques tout en détournant l’attention des pratiques des industriels des boissons et de l’emballage.</p>
</blockquote>
<p>La transition amorcée par Keep America Beautiful – passer des avertissements falots à la figure de « l’Indien qui pleure » – ne marquait pas une adhésion nouvelle aux valeurs environnementalistes, mais signalait au contraire la peur que celles-ci inspiraient au secteur industriel. Lors de la période qui devait mener à la célébration du premier Jour de la Terre, en 1970, les manifestations écologistes aux quatre coins des Etats-Unis se focalisaient sur la question des contenants jetables. Ces contestations tenaient les industriels – et non les consommateurs – pour responsables de la prolifération des objets jetables, qui épuisaient les ressources naturelles et généraient une crise des ordures ménagères. Entre en scène « l’Indien qui pleure », une opération de communication d’un genre nouveau, qui s’appropriait les valeurs écologiques tout en détournant l’attention des pratiques des industriels des boissons et de l’emballage.</p>
<p>Keep America Beautiful privilégiait une forme de propagande pernicieuse. Les entreprises à l’origine de la campagne n’ayant jamais révélé leur implication dans celle-ci, le public partait du principe que l’organisation était un acteur désintéressé. « L’Indien qui pleure » fournissait la larme culpabilisante dont le groupe avait besoin, sans toutefois paraître propagandiste, et contrecarrait les revendications d’un mouvement politique, sans pour autant paraître politique. Au moment où la larme point, le narrateur, d’une voix de baryton, suggère : « Les gens sont à l’origine de la pollution. Les gens peuvent y mettre fin ». En rendant les téléspectateurs responsables et coupables de la pollution environnementale, la publicité détournait l’attention de la question de la responsabilité des industriels, pour la porter exclusivement dans le champ de la responsabilité individuelle, occultant ainsi le rôle joué par les entreprises dans la pollution.</p>
<blockquote>
<p class="quote">Depuis la célébration du premier Jour de la Terre, les médias dominants se sont toujours employés à réduire les grands problèmes systémiques à de simples questions de responsabilité individuelle.</p>
</blockquote>
<p>Au lancement de la campagne, Keep America Beautiful bénéficiait du soutien d’organisations environnementales grand public, parmi lesquelles la National Audubon Society et le Sierra Club. Mais celles-ci ont rapidement démissionné de son comité consultatif, en raison d’un débat environnemental majeur des années 1970 : les efforts visant à faire adopter des « lois sur la consigne », des législations destinées à contraindre les producteurs de bière et de boissons rafraîchissantes &#8211; comme ils le faisaient du reste auparavant &#8211; à vendre leurs produits dans des contenants réutilisables. Le passage aux jetables a été en partie à l’origine de l’augmentation des déchets disséminés dans la nature, sur laquelle Keep America Beautiful attirait justement l’attention, mais aussi de la génération de différents types de pollution et de quantités considérables d’ordures ménagères. La direction de Keep America Beautiful s’est opposée aux lois sur la consigne, allant dans certains cas jusqu’à qualifier de « communistes » les partisans de ce type de législations.</p>
<h2>Un impact durable</h2>
<p>L’impact de la campagne de « l’Indien qui pleure » est encore perceptible aujourd’hui dans les représentations dominantes d’un environnementalisme qui privilégie l’action individuelle à l’action politique. La réponse à la pollution, telle que Keep America Beautiful la concevait, n’avait rien à voir avec le pouvoir, la politique ou les choix industriels ; elle se limitait au seul comportement quotidien des individus. Depuis la célébration du premier Jour de la Terre, les médias dominants se sont toujours employés à réduire les grands problèmes systémiques à de simples questions de responsabilité individuelle. Trop souvent, les actions individuelles comme le recyclage et l’éco-consommation ont fourni aux Américains une dose d’optimisme environnementale qui n’a toutefois jamais été à même de traiter les véritables problèmes.</p>
<p>Enfin, cette publicité déformait aussi la réalité sur un autre plan. Dans le spot, l’Indien semblait débarquer d’un passé lointain, telle la relique visuelle d’un peuple indigène qui aurait supposément disparu du continent. Il était présenté comme un anachronisme, un élément exogène.</p>
<p>L’une des ironies notoires de cette publicité, c’est qu’au moment où Iron Eyes Cody devenait « l’Indien qui pleure », de véritables Amérindiens occupaient l’île d’Alcatraz, dans la baie de San Francisco &#8211; cette même étendue d’eau que l’acteur parcourait en canoë. Pendant près de deux ans, de fin 1969 à mi-1971 &#8211; une période qui recouvre à la fois le tournage et la diffusion du spot de « l’Indien qui pleure » &#8211; des militants indigènes ont exigé que le gouvernement américain leur cède le contrôle de l’île abandonnée. Ils ne se présentaient pas comme des « Indiens du passé », mais comme des citoyens contemporains revendiquant ce territoire. Les militants d’Alcatraz cherchaient à remettre en cause le legs colonialiste et à fustiger les injustices de l’époque – à aborder, en d’autres termes, la réalité des vies autochtones oblitérées par les Indiens anachroniques qui peuplent habituellement les productions hollywoodiennes. Par contraste, l’Indien qui pleure apparaît complètement impuissant. Dans le spot, il est réduit à pleurer les terres perdues par son peuple.</p>
<p>Ces dernières années, la mobilisation et la contestation à grande échelle contre l’oléoduc Keystone XL, le Dakota Access Pipeline, et d’autres projets économiques basés sur les énergies fossiles, contribuent à exprimer un puissant rejet de « l’Indien qui pleure ». Alors que « l’Indien qui pleure » surgissait du passé tel un fantôme, effaçant du paysage les véritables Indiens, ces militants ont ouvertement proposé des solutions structurelles pour l’environnement, tout en revendiquant leurs droits à la terre indigène. Privilégiant une action qui transcende les messages axés sur l’individu, ils rejettent les symboles figés du passé pour envisager un avenir viable et équitable.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>A propos de l&rsquo;auteur de cet article :</strong></p>
<p><strong>Finis Dunaway</strong> est Professeur d&rsquo;Histoire à la Trent University (Etats-Unis). Il est notamment l&rsquo;auteur de <em>Natural Visions: The Power of Images in American Environmental Reform</em> (The University of Chicago Press, 2005), <em>Seeing Green. The Use and Abuse of American Environmental Images</em> (The University of Chicago Press, 2015), et <em>Defending The Arctic Refuge. A Photographer, an Indigeous Nation, and a Fight for Environmental Justice</em> (University of North Carolina Press, 2021).</p>
<p>&nbsp;<br />
&nbsp;<br />
<strong><a href="https://www.youtube.com/watch?v=h0sxwGlTLWw" target="_blank">Lien vers la vidéo</a></strong></p>
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		<title>Un capitalisme de surveillance</title>
		<link>https://antipolis.info/capitalisme-de-surveillance/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Claudio Brenni]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 10 Dec 2021 15:38:31 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Article]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Cette journée de juillet 2016 fut particulièrement éprouvante pour David. Il avait passé de longues heures à auditionner les témoins de litiges assurantiels dans un tribunal poussiéreux du New Jersey où, la veille, une coupure d’électricité avait eu raison du système d’air conditionné. Enfin chez lui, il s’immergea dans l’air frais comme on plonge dans l’océan. [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><span class="mot-lettrine"><span class="lettrine">C</span>ette</span> journée de juillet 2016 fut particulièrement éprouvante pour David. Il avait passé de longues heures à auditionner les témoins de litiges assurantiels dans un tribunal poussiéreux du New Jersey où, la veille, une coupure d’électricité avait eu raison du système d’air conditionné. Enfin chez lui, il s’immergea dans l’air frais comme on plonge dans l’océan. Pour la première fois depuis le matin, il respira profondément, se servit un apéritif et monta à l’étage afin de s’accorder une longue douche. La sonnette retentit au moment même où l’eau commençait à ruisseler sur ses muscles endoloris. Il enfila un tee-shirt et un short, puis dévala les escaliers. En ouvrant la porte, il se retrouva nez à nez avec deux adolescents qui agitaient leurs téléphones portables sous son nez.</p>
<blockquote>
<p class="quote">— Hé<small class="fine"> </small>! vous avez un Pokémon dans votre jardin. Il est pour nous<small class="fine"> </small>! On peut aller l’attraper<small class="fine"> </small>?<br />
— Un quoi<small class="fine"> </small>?</p>
</blockquote>
<p>Ce soir-là, David fut dérangé encore quatre fois par des inconnus impatients d’accéder à son jardin et furieux de se voir congédiés. Ils poussaient des cris et scrutaient sa maison à travers l’écran de leur smartphone, à la recherche des fameuses créatures de «<small class="fine"> </small>réalité augmentée<small class="fine"> </small>». Vue à travers leurs appareils, cette portion du monde laissait paraître leurs Pokémon, mais aux dépens de tout le reste. Le jeu s’était emparé de la maison et du monde alentour. Il s’agissait là d’une nouvelle invention commerciale : une déclaration d’expropriation qui transforme la réalité en une étendue d’espaces vides prêts à être exploités au profit d’autres. «<small class="fine"> </small>Combien de temps cela va-t-il durer<small class="fine"> </small>?, se demandait David. De quel droit<small class="fine"> </small>? Qui dois-je appeler pour que cela cesse<small class="fine"> </small>?<small class="fine"> </small>»</p>
<p>Ni lui ni les joueurs pendus à sa sonnette ne soupçonnaient qu’ils avaient été réunis ce soir-là par une logique audacieuse et sans précédent : le capitalisme de surveillance.</p>
<p>En 1999, Google, malgré l’éclat de son nouveau monde, avec ses pages Web consultables en un clic et ses capacités informatiques croissantes, ne disposait d’aucune stratégie pour faire fructifier l’argent de ses investisseurs prestigieux.</p>
<p>Les utilisateurs apportaient la matière première sous la forme de données comportementales, lesquelles étaient récoltées pour améliorer la vitesse, la précision et la pertinence des résultats afin de concevoir des produits annexes comme la traduction. Du fait de cet équilibre des pouvoirs, il eût été financièrement risqué, voire contre-productif, de rendre le moteur de recherche payant pour ses utilisateurs. La vente des résultats de recherche aurait aussi créé un précédent dangereux pour la multinationale, en assignant un prix à des informations dont son robot indexateur s’était déjà emparé sans verser de rétribution. Sans appareils du type de l’iPod d’Apple, avec ses chansons au format numérique, pas de plus-value, pas de marge, et rien à transformer en profit.</p>
<p>À l’époque, Google reléguait la publicité à l’arrière-plan : l’équipe d’AdWords, sa régie publicitaire, comptait&#8230; sept personnes, dont la plupart partageaient l’antipathie des fondateurs à l’égard de leur spécialité. Mais, en avril 2000, la fameuse «<small class="fine"> </small>nouvelle économie<small class="fine"> </small>» entre brutalement en récession, et un séisme financier secoue le jardin d’Éden de la Silicon Valley. La réponse de Google entraîne alors une mutation cruciale, qui va transformer AdWords, Google, Internet et la nature même du capitalisme de l’information en un projet de surveillance formidablement lucratif.</p>
<p>La logique d’accumulation qui assurera la réussite de Google apparaît clairement dans un brevet déposé en 2003 par trois de ses meilleurs informaticiens, intitulé : «<small class="fine"> </small>Générer des informations utilisateur à des fins de publicité ciblée<small class="fine"> </small>»</p>
<p>La présente invention, expliquent-ils, vise <i>«<small class="fine"> </small>à établir les informations de profils d’utilisateurs et à utiliser ces dernières pour la diffusion d’annonces publicitaires </i><span class="spip_note_ref"><sup class="footnote">1</sup></span> <i><small class="fine"> </small>».</i> En d’autres termes, Google ne se contente plus d’extraire des données comportementales afin d’améliorer les services. Il s’agit désormais de lire dans les pensées des utilisateurs afin de faire correspondre des publicités avec leurs intérêts. Lesquels seront déduits des traces collatérales de leur comportement en ligne. La collecte de nouveaux jeux de données appelés «<small class="fine"> </small>profil utilisateur<small class="fine"> </small>» (de l’anglais <i>user profile information</i>) va considérablement améliorer la précision de ces prédictions.</p>
<p>D’où proviennent ces informations<small class="fine"> </small>? Pour reprendre les mots des détenteurs du brevet, elles <i>«<small class="fine"> </small>pourront être déduites<small class="fine"> </small>».</i> Leurs nouveaux outils permettent de créer des profils par l’intégration et l’analyse des habitudes de recherche d’un internaute, des documents qu’il demande ainsi que d’une myriade d’autres signaux de comportement en ligne, même lorsqu’il ne fournit pas directement ces renseignements. Un profil, préviennent les auteurs, <i>«<small class="fine"> </small>peut être créé (ou mis à jour, ou élargi) même lorsque aucune information explicite n’est donnée au système<small class="fine"> </small>»</i></p>
<p>Ainsi manifestent-ils leur volonté de surmonter les éventuelles frictions liées aux droits de décision de l’utilisateur, ainsi que leur capacité à le faire. Les données comportementales, dont la valeur a été «<small class="fine"> </small>épuisée<small class="fine"> </small>» du point de vue de l’amélioration des recherches, formeront désormais la matière première essentielle — exclusivement détenue par Google — à la construction d’un marché de la publicité en ligne dynamique. Ces informations collectées en vue d’usages autres que l’amélioration des services constituent un surplus. Et c’est sur la base de cet excédent comportemental que la jeune entreprise accède aux profits <i>«<small class="fine"> </small>réguliers et exponentiels<small class="fine"> </small>»</i> nécessaires à sa survie.</p>
<p>L’invention de Google met au jour de nouvelles possibilités de déduire les pensées, les sentiments, les intentions et les intérêts des individus et des groupes au moyen d’une architecture d’extraction automatisée qui fonctionne comme un miroir sans tain, faisant fi de la conscience et du consentement des concernés. Cet impératif d’extraction permet de réaliser des économies d’échelle qui procurent un avantage concurrentiel unique au monde sur un marché où les pronostics sur les comportements individuels représentent une valeur qui s’achète et se vend. Mais surtout, le miroir sans tain symbolise les relations sociales de surveillance particulières fondées sur une formidable asymétrie de savoir et de pouvoir.</p>
<p>Soudain autant que retentissant, le succès d’AdWords entraîne une expansion significative de la logique de surveillance commerciale. En réponse à la demande croissante de clics de la part des publicitaires, Google commence par étendre le modèle au-delà de son moteur de recherche pour transformer Internet tout entier en un vaste support pour ses annonces ciblées. Selon les mots de Hal Varian, son économiste en chef, il s’agissait alors pour le géant californien d’appliquer ses nouvelles compétences en matière <i>«<small class="fine"> </small>d’extraction et d’analyse<small class="fine"> </small>»</i> aux contenus de la moindre page Internet, aux moindres gestes des utilisateurs en recourant aux techniques d’analyse sémantique et d’intelligence artificielle susceptibles d’en extraire du sens. Dès lors, Google put évaluer le contenu d’une page et la manière dont les utilisateurs interagissent avec elle. Cette «<small class="fine"> </small>publicité par ciblage de centres d’intérêt<small class="fine"> </small>» basée sur les méthodes brevetées par l’entreprise sera finalement baptisée AdSense. En 2004, la filiale engendrait un chiffre d’affaires quotidien de 1 million de dollars<small class="fine"> </small>; un chiffre multiplié par plus de vingt-cinq en 2010.</p>
<p>Tous les ingrédients d’un projet lucratif se trouvaient réunis : excédent d’informations comportementales, sciences des données, infrastructure matérielle, puissance de calcul, systèmes algorithmiques et plates-formes automatisées. Tous convergeaient pour engendrer une «<small class="fine"> </small>pertinence<small class="fine"> </small>» sans précédent et des milliards d’enchères publicitaires. Les taux de clics grimpèrent en flèche. Travailler sur AdWords et AdSense comptait désormais autant que travailler sur le moteur de recherche. Dès lors que la pertinence se mesurait au taux de clics, l’excédent de données comportementales devenait la clé de voûte d’une nouvelle forme de commerce dépendant de la surveillance en ligne à grande échelle. L’introduction en Bourse de Google en 2004 révèle au monde le succès financier de ce nouveau marché. Mme Sheryl Sandberg, ancienne cadre de Google passée chez Facebook, présidera à la transformation du réseau social en géant de la publicité. Le capitalisme de surveillance s’impose rapidement comme le modèle par défaut du capitalisme d’information sur la Toile, attirant peu à peu des concurrents de tous les secteurs.</p>
<p>L’économie de surveillance repose sur un principe de subordination et de hiérarchie. L’ancienne réciprocité entre les entreprises et les utilisateurs s’efface derrière le projet consistant à extraire une plus-value de nos agissements à des fins conçues par d’autres — vendre de la publicité. Nous ne sommes plus les sujets de la réalisation de la valeur. Nous ne sommes pas non plus, comme d’aucuns l’ont affirmé, le «<small class="fine"> </small>produit<small class="fine"> </small>» que vend Google. Nous sommes les objets dont la matière est extraite, expropriée, puis injectée dans les usines d’intelligence artificielle de Google qui fabriquent les produits prédictifs vendus aux clients réels : les entreprises qui paient pour jouer sur les nouveaux marchés comportementaux.</p>
<h2 class="spip">Sous couvert de «<small class="fine"> </small>personnalisation<small class="fine"> </small>»</h2>
<p>Premier responsable de la marque Google, M. Douglas Edwards raconte une réunion tenue en 2001 avec les fondateurs autour de la question «<small class="fine"> </small>Qu’est-ce que Google<small class="fine"> </small>?<small class="fine"> </small>». <i>«<small class="fine"> </small>Si nous avions une catégorie,</i> méditait M. Larry Page, cofondateur de l’entreprise, <i>ce serait les informations personnelles</i> (…). <i>Les endroits qu’on a vus. Nos communications</i> (…). <i>Les capteurs ne coûtent rien</i> (…). <i>Le stockage ne coûte rien. Les appareils photographiques ne coûtent rien. Les gens vont générer d’énormes quantités de données</i> (…). <i>Tout ce que vous aurez entendu, vu ou éprouvé deviendra consultable. Votre vie entière deviendra consultable <sup class="footnote">2</sup></i>. <i><small class="fine"> </small>»</i></p>
<p class="quote">La vision de M. Page offre un fidèle reflet de l’histoire du capitalisme, qui consiste à capter des choses extérieures à la sphère commerciale pour les changer en marchandises.</p>
<p>Dans son essai <i>La Grande Transformation,</i> publié en 1944, l’économiste Karl Polanyi décrit l’avènement d’une économie de marché autorégulatrice à travers l’invention de trois <i>«<small class="fine"> </small>marchandises fictives<small class="fine"> </small>».</i> Premièrement, la vie humaine subordonnée aux dynamiques de marché et qui renaît sous la forme d’un «<small class="fine"> </small>travail<small class="fine"> </small>» vendu et acheté. Deuxièmement, la nature convertie en marché, qui renaît comme «<small class="fine"> </small>propriété foncière<small class="fine"> </small>». Troisièmement, l’échange devenu marchand et ressuscité comme «<small class="fine"> </small>argent<small class="fine"> </small>». Les détenteurs actuels du capital de surveillance ont créé une quatrième marchandise fictive, extorquée à la réalité expérimentale d’êtres humains dont les corps, les pensées et les sentiments sont aussi intacts et innocents que l’étaient les prairies et forêts dont regorgeait la nature avant son absorption par le marché. Conformément à cette logique, l’expérience humaine se trouve marchandisée par le capitalisme de surveillance pour renaître sous forme de «<small class="fine"> </small>comportements<small class="fine"> </small>». Traduits en données, ces derniers prennent place dans l’interminable file destinée à alimenter les machines conçues pour en faire des prédictions qui s’achètent et se vendent.</p>
<p>Cette nouvelle forme de marché part du principe que servir les besoins réels des individus est moins lucratif, donc moins important, que vendre des prédictions de leur comportement. Google a découvert que nous avions moins de valeur que les pronostics que d’autres font de nos agissements.</p>
<p>Cela a tout changé.</p>
<p>La première vague de produits prédictifs fut portée par l’excédent de données extraites à grande échelle sur Internet afin de produire des annonces en ligne «<small class="fine"> </small>pertinentes<small class="fine"> </small>». À l’étape suivante, il fut question de la qualité des prédictions. Dans la course à la certitude maximale, il apparut clairement que les meilleures prédictions devraient s’approcher le plus possible de l’observation. À l’impératif d’extraction s’ajouta une deuxième exigence économique : l’impératif de prédiction. Ce dernier se manifeste d’abord par des économies de gamme.</p>
<p>L’excédent de données comportementales doit être non seulement abondant, mais également varié. Obtenir cette variété impliquait d’étendre les opérations d’extraction du monde virtuel au monde réel, là où nous menons notre «<small class="fine"> </small>vraie<small class="fine"> </small>» vie. Les capitalistes de surveillance comprenaient que leur richesse future passait par le développement de nouvelles chaînes d’approvisionnement sur les routes, au milieu des arbres, à travers les villes. Ils tenteraient d’accéder à votre système sanguin, à votre lit, à vos conversations matinales, à vos trajets, à votre footing, à votre réfrigérateur, à votre place de parking, à votre salon.</p>
<p>Une seconde dimension, plus critique encore que la variété, caractérise désormais la collecte des données : l’approfondissement.</p>
<p class="quote">Pour obtenir des prédictions comportementales très précises et donc très lucratives, il faut sonder nos particularités les plus intimes.</p>
<p>Ces opérations d’approvisionnement visent notre personnalité, nos humeurs, nos émotions, nos mensonges et nos fragilités. Tous les niveaux de notre vie personnelle sont automatiquement captés et comprimés en un flux de données à destination des chaînes de montage qui produisent de la certitude. Accomplie sous couvert de «<small class="fine"> </small>personnalisation<small class="fine"> </small>», une bonne part de ce travail consiste en une extraction intrusive des aspects les plus intimes de notre quotidien.</p>
<p>De la bouteille de vodka «<small class="fine"> </small>intelligente<small class="fine"> </small>» au thermomètre rectal connecté, les produits destinés à interpréter, suivre, enregistrer et communiquer des données prolifèrent. Sleep Number, qui fournit <i>«<small class="fine"> </small>des lits intelligents dotés d’une technologie de suivi du sommeil<small class="fine"> </small>»,</i> collecte également <i>«<small class="fine"> </small>des données biométriques et des données relatives à la manière dont vous, un enfant ou toute autre personne utilise le lit, notamment les mouvements du dormeur, ses positions, sa respiration et sa fréquence cardiaque<small class="fine"> </small>».</i> Elle enregistre aussi tous les sons émis dans votre chambre…</p>
<p>Nos maisons sont dans la ligne de mire du capitalisme de surveillance. Des entreprises spécialisées se disputaient en 2017 un marché de 14,7 milliards de dollars pour des appareils ménagers connectés, contre 6,8 milliards l’année précédente. À ce rythme-là, le montant atteindra 101 milliards de dollars en 2021. Commercialisés depuis quelques années, des objets absurdes se tiennent à l’affût dans nos intérieurs : brosse à dents intelligente, ampoule intelligente, tasse à café intelligente, four intelligent, extracteur de jus intelligent, sans oublier les couverts intelligents censés améliorer notre digestion. D’autres semblent plus inquiétants : une caméra de surveillance à domicile avec reconnaissance faciale, un système d’alarme qui repère les vibrations inhabituelles précédant un cambriolage, des GPS d’intérieur, des capteurs qui s’adaptent à tous les objets pour analyser le mouvement et la température, sans oublier des cafards cyborgs qui détectent les sons. Même la chambre du nourrisson est repensée pour devenir une source de surplus comportemental.</p>
<p>Tandis que la course aux profits générés par la surveillance s’exacerbe, les capitalistes s’aperçoivent que les économies de gamme ne suffisent pas. Certes, l’excédent de données doit être abondant et varié<small class="fine"> </small>; mais le moyen le plus sûr de prédire le comportement reste d’intervenir à la source : en le façonnant. J’appelle «<small class="fine"> </small>économies de l’action<small class="fine"> </small>» ces processus inventés pour y parvenir : des logiciels configurés pour intervenir dans des situations réelles sur des personnes et des choses réelles. Toute l’architecture numérique de connexion et de communication est désormais mobilisée au service de ce nouvel objectif. Ces interventions visent à augmenter la certitude en influençant certaines attitudes : elles ajustent, adaptent, manipulent, enrôlent par effet de groupe, donnent un coup de pouce. Elles infléchissent nos conduites dans des directions particulières, par exemple en insérant une phrase précise dans notre fil d’actualités, en programmant l’apparition au moment opportun d’un bouton «<small class="fine"> </small>achat<small class="fine"> </small>» sur notre téléphone, en coupant le moteur de notre voiture si le paiement de l’assurance tarde trop, ou encore en nous orientant par GPS dans notre quête de Pokémon. <i>«<small class="fine"> </small>Nous apprenons à écrire la musique,</i> explique un concepteur de logiciels. <i>Ensuite, nous laissons la musique les faire danser. Nous pouvons mettre au point le contexte qui entoure un comportement particulier afin d’imposer un changement&#8230; Nous pouvons dire au réfrigérateur : “Verrouille-toi parce qu’il ne devrait pas manger”, ou ordonner à la télé de s’éteindre pour que vous vous couchiez plus tôt.<small class="fine"> </small>»</i></p>
<p>Depuis que l’impératif de prédiction a déplacé les opérations d’approvisionnement dans le monde réel, les fournisseurs de biens ou de services dans des secteurs bien établis, loin de la Silicon Valley, salivent à leur tour à l’idée des profits issus de la surveillance. En particulier les assureurs automobiles, impatients de mettre en place la télématique — les systèmes de navigation et de contrôle des véhicules. Ils savent depuis longtemps que les risques d’accident sont étroitement corrélés au comportement et à la personnalité du conducteur, mais, jusqu’ici, ils n’y pouvaient pas grand-chose. Un rapport des services financiers du cabinet de conseil Deloitte recommande désormais la <i>«<small class="fine"> </small>minimisation du risque<small class="fine"> </small>»</i> (un euphémisme qui, chez un assureur, désigne la nécessité de garantir les profits) à travers le suivi et la sanction de l’assuré en temps réel — une approche baptisée <i>«<small class="fine"> </small>assurance au comportement<small class="fine"> </small>».</i> D’après le rapport de Deloitte, <i>«<small class="fine"> </small>les assureurs peuvent suivre le comportement de l’assuré en direct, en enregistrant les heures, les lieux et les conditions de circulation durant ses trajets, en observant s’il accélère rapidement ou s’il conduit à une vitesse élevée, voire excessive, s’il freine ou tourne brusquement, s’il met son clignotant</i><span class="spip_note_ref"> <sup class="footnote">3</sup></span><i><small class="fine"> </small>».</i></p>
<p>À mesure que la certitude se substitue à l’incertitude, les primes d’assurance, qui auparavant reflétaient les aléas inévitables de la vie quotidienne, peuvent grimper ou chuter d’une milliseconde à l’autre, grâce à la connaissance précise de la vitesse à laquelle vous conduisez vers votre lieu de travail après une matinée particulièrement tendue passée à vous occuper d’un enfant malade, ou d’un dérapage plus ou moins contrôlé effectué sur le parking du supermarché.</p>
<p>Toutefois, les outils télématiques ne visent pas seulement à savoir, mais aussi à agir. L’assurance au comportement promet ainsi de réduire les risques à travers des mécanismes conçus pour modifier les conduites et accroître les gains. Cela passe par des sanctions, comme des hausses de taux d’intérêt en temps réel, des malus, des blocages de moteur, ou par des récompenses, comme des réductions, des bonus ou des bons points à utiliser pour des prestations futures.</p>
<p>Spireon, qui se décrit comme la <i>«<small class="fine"> </small>plus grande entreprise de télématique<small class="fine"> </small>»</i> dans son domaine, suit et surveille des véhicules et des conducteurs pour les agences de location, les assureurs et les propriétaires de parcs automobiles. Son «<small class="fine"> </small>système de gestion des dommages collatéraux liés à la location<small class="fine"> </small>» déclenche des alertes chez les conducteurs qui ont un retard de paiement, bloque le véhicule à distance quand le problème se prolonge au-delà d’une certaine période et le localise en vue de sa récupération.</p>
<p class="quote">La télématique inaugure une ère nouvelle, celle du contrôle comportemental.</p>
<p>Aux assureurs de fixer les paramètres de conduite : ceinture de sécurité, vitesse, temps de pause, accélération ou freinage brusque, durée de conduite excessive, conduite en dehors de la zone de validité du permis, pénétration dans une zone d’accès restreint. Gavés de ces informations, des algorithmes surveillent, évaluent et classent les conducteurs, et ajustent les primes en temps réel. Comme rien ne se perd, les «<small class="fine"> </small>traits de caractère<small class="fine"> </small>» établis par le système sont également traduits en produits prédictifs vendus aux publicitaires, lesquels cibleront les assurés par des publicités envoyées sur leur téléphone.</p>
<p>Lorsqu’il ouvrit la porte ce soir-là, David ignorait que les chasseurs de Pokémon et lui-même participaient à une expérience grandeur nature d’économies de l’action. Ils en étaient les cobayes, et le laborantin en blouse blanche se nommait John Hanke.</p>
<p>Auparavant vice-président de Google Maps et responsable de Street View, M. Hanke a créé en 2010 sa propre rampe de lancement au sein de Google : Niantic Labs, l’entreprise à l’origine de <i>Pokémon Go.</i> Il caressait l’ambition de prendre possession du monde en le cartographiant. Il avait déjà fondé Keyhole, une start-up de cartographie virtuelle à partir d’images satellites financée par la Central Intelligence Agency (CIA) puis rachetée par Google, qui l’a rebaptisée Google Earth. Avec Niantic, il s’attelle à concevoir des jeux en réalité virtuelle qui permettront de traquer et de téléguider les gens sur les territoires que Street View a déjà audacieusement enregistrés sur ses cartes.</p>
<p>Ce jeu repose sur le principe de la «<small class="fine"> </small>réalité augmentée<small class="fine"> </small>» et fonctionne comme une chasse au trésor. Une fois que vous téléchargez l’application de Niantic, vous utilisez votre GPS et l’appareil photographique de votre smartphone pour trouver des créatures virtuelles appelées Pokémon. Elles apparaissent sur l’écran comme si elles se trouvaient devant vous : dans le jardin d’un homme qui ne se doute de rien, dans la rue d’une ville, dans une pizzeria, un parc, une pharmacie, etc. Il s’agit de pousser les joueurs à <i>«<small class="fine"> </small>sortir<small class="fine"> </small>»</i> et à <i>«<small class="fine"> </small>partir à l’aventure à pied<small class="fine"> </small>»,</i> dans les espaces à ciel ouvert des villes, des villages et des banlieues. Disponible aux États-Unis, en Australie et en Nouvelle-Zélande le 6 juillet 2016, <i>Pokémon Go</i> est devenue en une semaine l’application la plus téléchargée et la plus lucrative aux États-Unis, atteignant vite autant d’utilisateurs actifs sur Android que Twitter.</p>
<h2 class="spip">Terrain de jeu grandeur nature</h2>
<p>Six jours seulement après la sortie du jeu, Joseph Bernstein, reporter pour le site d’information en ligne BuzzFeed, conseillait aux utilisateurs de <i>Pokémon Go</i> de se pencher sur les quantités de données que l’application recueillait sur leurs téléphones. TechCrunch, un site spécialisé dans l’actualité des start-up et des nouvelles technologies, exprimait des inquiétudes similaires au sujet de la <i>«<small class="fine"> </small>longue liste d’autorisations requises par l’application<small class="fine"> </small>».</i></p>
<p>Le 13 juillet 2016, la logique de chasse aux données qui se cache derrière le jeu se précise. En plus des paiements pour des options supplémentaires du jeu, <i>«<small class="fine"> </small>le modèle économique de Niantic contient une seconde composante, à savoir le concept de lieux sponsorisés<small class="fine"> </small>»,</i> a reconnu M. Hanke dans un entretien avec le <i>Financial Times.</i> Ce nouveau flux de revenus était prévu depuis le départ : les entreprises <i>«<small class="fine"> </small>paieront Niantic pour figurer parmi les sites du terrain de jeu virtuel, compte tenu du fait que cette présence favorise la fréquentation<small class="fine"> </small>».</i> La facturation, expliquait-il, s’effectue sur la base d’un <i>«<small class="fine"> </small>coût par visite<small class="fine"> </small>»,</i> semblable au «<small class="fine"> </small>coût par clic<small class="fine"> </small>» pratiqué par les annonces publicitaires du moteur de recherche Google.</p>
<p>L’idée frappe par sa simplicité : les revenus issus du monde réel sont censés augmenter selon la capacité de Niantic à pousser les gens vers certains sites précis, tout comme Google a appris à extraire toujours plus de données comme un moyen d’adresser des publicités en ligne à des personnes précises. Les composantes et les dynamiques du jeu, associées à la technologie de pointe de la réalité augmentée, incitent les gens à se rassembler dans des lieux du monde réel pour dépenser de l’argent bien réel dans des commerces du monde réel appartenant aux marchés de la prédiction comportementale de Niantic.</p>
<p class="quote">L’apogée de <i>Pokémon Go,</i> à l’été 2016, signait l’accomplissement du rêve porté par le capitalisme de surveillance : un laboratoire vivant de la modification comportementale qui conjuguait avec aisance échelle, gamme et action.</p>
<p>L’astuce de <i>Pokémon Go</i> consistait à transformer un simple divertissement en un jeu d’un ordre très différent : celui du capitalisme de surveillance — un jeu dans le jeu. Tous ceux qui, rôdant dans les parcs et les pizzerias, ont investi la ville comme un terrain d’amusement servaient inconsciemment de pions sur ce second échiquier bien plus important. Les enthousiastes de cet autre jeu bien réel ne comptaient pas au nombre des agités qui brandissaient leurs portables devant la pelouse de David. Ce sont les véritables clients de Niantic : les entités qui paient pour jouer dans le monde réel, bercées par la promesse de revenus juteux. Dans ce second jeu permanent, on se dispute l’argent que laisse derrière lui chaque membre souriant du troupeau. <i>«<small class="fine"> </small>La capacité du jeu à servir de vache à lait pour les marchands et autres lieux en quête de fréquentation suscite d’intenses spéculations<small class="fine"> </small>»,</i> s’est réjoui le <i>Financial Times.</i></p>
<p>Il ne peut y avoir de revenus assurés si on ne s’en donne pas les moyens. Les nouveaux instruments internationaux de modification comportementale inaugurent une ère réactionnaire où le capital est autonome et les individus hétéronomes<small class="fine"> </small>; la possibilité même d’un épanouissement démocratique et humain exigerait le contraire. Ce sinistre paradoxe est au cœur du capitalisme de surveillance : une économie d’un nouveau genre qui nous réinvente au prisme de son propre pouvoir. Quel est ce nouveau pouvoir et comment transforme-t-il la nature humaine au nom de ses certitudes lucratives<small class="fine"> </small>?</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>A propos de l&rsquo;auteure de cet article<br />
</strong></p>
<p><strong>Shoshana Zuboff</strong> est professeure émérite de la <em>Havard Business School</em>. Elle est l’auteure de plusieurs ouvrages dont <em>In the Age of The Smart Machine: The Future of Work and Power</em> (1989, non traduit), <em>The Support Economy: Why Corporations Are Failing Individuals and the Next Episode of Capitalism</em> (co-écrit avec James Maxmin, 2004, non traduit), et <em>Le capitalisme de surveillance</em> (paru aux Editions Zulma, 2020).</p>
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		<title>Qui sont ces moutons noirs de la science qui défendent des produits chimiques toxiques?</title>
		<link>https://antipolis.info/qui-sont-ces-moutons-noirs-de-la-science-qui-defendent-des-produits-chimiques-toxiques/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[alex]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 19 Nov 2021 10:30:30 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>BELLEVUE, Ohio — A 2h15 du matin, un avocat d’affaires insomniaque de San Francisco, Evan Nelson, met la dernière main à la « théorie scientifique » révolutionnaire qu’il vient d’inventer. Reste à trouver le moyen de la faire valider. Pour cela, il a besoin d’un scientifique. Cette étape franchie, il disposera d’un argument qui pourrait bien lui [&#8230;]</p>
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]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p>BELLEVUE, Ohio — A 2h15 du matin, un avocat d’affaires insomniaque de San Francisco, Evan Nelson, met la dernière main à la « théorie scientifique » révolutionnaire qu’il vient d’inventer. Reste à trouver le moyen de la faire valider. Pour cela, il a besoin d’un scientifique. Cette étape franchie, il disposera d’un argument qui pourrait bien lui permettre de gagner des procès.</p>
<p>Employé par le cabinet d’avocats Tucker Ellis &amp; West, Evan Nelson était chargé de défendre des entreprises qui avaient mis de nombreuses personnes en danger en les exposant à l’amiante. Ce matériau à structure fibreuse est doté d’une grande résistance thermique. Il est aussi à l’origine de maladies mortelles comme le mésothéliome, une forme rare de cancer de la plèvre.</p>
<p>L’amiante est même la seule cause connue du mésothéliome, ce qui gênait beaucoup Evan Nelson dans ses plaidoiries. Il lui fallait détourner l’attention de cette fibre minérale. Après avoir parcouru la littérature scientifique et cogité dans son coin, il imagina un nouveau coupable : le tabac.</p>
<p>En 2008, Evan Nelson envoya un courriel à Peter Valberg. Cet ancien professeur à l’Ecole de santé publique de Harvard (Cambridge, Massachusetts) travaillait alors en qualité de « scientifique principal » pour Gradient Corporation, une agence conseil spécialisée dans l’environnement, dont les bureaux donnaient sur Harvard Square. « Nous pourrions publier ensemble une série d’articles révolutionnaires dont la teneur se dévoilera au fur et à mesure que je vous présenterai mon raisonnement », lui proposa l’avocat dans son message constellé de fautes.</p>
<p>Nelson avait mis bout à bout deux informations glanées au fil de ses lectures : d’une part, des chercheurs avaient découvert que la fumée de cigarette contenait des particules radioactives et d’autre part, des personnes ayant subi des radiations semblaient plus exposées au risque de développer un cancer de la plèvre. Mais les preuves manquaient.</p>
<p>« Il est étrange que personne n’ait fait ce lien avant moi », a-t-il fanfaronné. « Affirmer que la fumée de tabac cause le mésothéliome est, vous en conviendrez, de la ‛science solide’. Il suffit de chercher dans la bonne direction. »</p>
<p>Il y avait un hic. Pendant des décennies, des chercheurs avaient analysé toutes les données concernant la santé de centaines de milliers de fumeurs. Le Surgeon General des Etats-Unis avait fait la synthèse de toutes ces études depuis 1964. Aucune ne disait que le tabac était à l’origine du mésothéliome.</p>
<p>Peter Valberg s’empressa de répondre au courriel de l’avocat. Il trouvait sa théorie « très intrigante ». Il accepta de jouer le jeu et de la diffuser dans des revues scientifiques à comité de lecture, ce qui lui donnerait la légitimité requise. Plus tard, il fit parvenir à Evan Nelson un contrat précisant qu’il acceptait d’écrire le premier des trois articles. Il offrit même un rabais de 10 % sur ses tarifs. D’ici là, il s’engageait à mettre en avant la « théorie » de Nelson lorsqu’il témoignerait comme expert lors de procès intentés par des victimes du mésothéliome, à l’instar de Pam Collins (Bellevue, Ohio).</p>
<p>Cet échange de courriels lève le voile sur un monde ubuesque où des capitaines d’industrie soucieux de leurs intérêts commerciaux dictent les résultats scientifiques qu’ils souhaitent obtenir et où des scientifiques s’empressent d’obtempérer. Ces dernières décennies, ce fonctionnement pervers a pris de plus en plus d’ampleur, au fur et à mesure que les fonds publics alloués à la recherche ont fondu comme neige au soleil. Il impacte les tribunaux, tout comme les agences de réglementation chargées de protéger la santé de la population.</p>
<p>Selon l’Association américaine pour l’avancement des sciences (AAAS), les financements pour la recherche accordés par les Instituts nationaux de la santé (NIH) ont reculé de 14 % par rapport à leur plus haut niveau en 2004. Comme l’argent manque, les chercheurs académiques évitent de conduire des études toxicologiques sur des produits chimiques déjà reconnus comme toxiques par la quasi-totalité du monde scientifique. Pourtant, les agences de réglementation et les instances juridiques ne cessent de rappeler que les industriels, de leur côté, continuent de publier des recherches favorables à leur domaine d’activité : il y va de leur porte-monnaie.</p>
<p>Gradient fait partie des cabinets de conseil scientifique qui défendent bec et ongles les produits de leurs clients, au-delà de toute crédibilité, même s’ils contiennent des substances largement étudiées dont la dangerosité ne fait plus aucun doute comme l’amiante, le plomb ou l’arsenic.</p>
<p>De fait, selon le CPI (Center for Public Integrity, Washington), les scientifiques de Gradient admettent rarement qu’un produit chimique présente de sérieux risques pour la santé. Les journalistes d’investigation du Centre ont analysé 149 lettres et articles publiés par les plus actifs d’entre eux. 98 % de ces publications soutenaient que la substance incriminée était sans danger à un niveau d’exposition ordinaire !</p>
<p>« Ces scientifiques sont des vendus », tempête Bruce Lanphear, professeur à l’université Simon Fraser de Vancouver. Il sait de quoi il parle : Gradient avait contesté jadis ses travaux sur le plomb. Ils démontraient que même à très faibles doses, le plomb pouvait avoir de graves conséquences sur la santé des enfants. Il a fallu attendre 2012 pour qu’un groupe d’experts, convoqués par le Centre pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC), atteste qu’il n’y a pas de « niveau sûr » d’exposition au plomb.</p>
<p>Peter Valberg a refusé d’être interviewé dans le cadre de cet article, tout comme ses collègues de Gradient et la présidente de la société, Teresa Bowers. Reste ce qu’affirme le site internet de la firme : « Notre science est solide et nous analysons rigoureusement les données pour aider nos clients à résoudre de difficiles problèmes environnementaux. »</p>
<p>Evan Nelson a perdu son travail en 2013, quand le nouveau cabinet d’avocats qui l’employait a eu vent des courriels envoyés à Peter Valberg. Trois ans plus tard, à 51 ans, il est toujours sans emploi et vit dans sa belle-famille. « Affirmer que le mésothéliome est dû aux substances radioactives présentes dans la fumée de cigarette était limite », a-t-il concédé lors d’une récente interview. « Mais j’ai été clair dans mes échanges avec Valberg: j’ai toujours dit que Gradient devait vérifier les aspects scientifiques. En aucun cas je ne voulais qu’ils fassent quoi que ce soit de contraire à la science. »</p>
<p>Les méthodes de Gradient et consorts ne sont pas nouvelles. Elles évoquent la stratégie mise en place jadis par l’industrie du tabac, dont l’objectif était de faire douter de la science. Gradient ne conduit d’ailleurs aucune étude toxicologique sur des animaux ou des humains : très souvent, ses scientifiques se contentent d’éreinter le travail des autres.</p>
<p>L’épidémiologiste Douglas Dockery, directeur du département de la santé environnementale à l’Ecole de santé publique de Harvard (HSPH), est une cible fréquente de Gradient en raison de ses travaux sur la pollution atmosphérique. A ses yeux, les critiques émises par les scientifiques de la société de conseil sont « boiteuses ». Il les traite avec dédain : « La science académique ne va pas perdre son temps à réfuter les dires de scientifiques complices de l’industrie. Les vrais chercheurs, eux, ont envie de faire avancer la science. »</p>
<p>Pour décrédibiliser les travaux d’autres chercheurs, Gradient rédige volontiers des lettres adressées aux éditeurs de revues scientifiques. C’est ingénieux, explique Douglas Dockery: elles ont un parfum d’autorité alors même qu’elles ne passent pas par le filtre de la revue par les pairs. Sur les 149 publications de Gradient que le Center for Public Integrity a analysées, 30 étaient de simples lettres.</p>
<p>De plus, près de la moitié des articles de Gradient relus par des pairs ont été publiés dans deux revues spécialisées, Critical Reviews in Toxicology et Regulatory Toxicology and Pharmacology. Toutes les deux ont des liens forts avec l’industrie.</p>
<h2>Tactiques dilatoires</h2>
<p>Souvent, les articles de Gradient visent directement les agences chargées de la réglementation. Le cas du styrène est emblématique. Le Programme national de recherche en toxicologie (NTP) piloté par le Département de la santé et des services sociaux (HHS) avait classé ce matériau utilisé pour la fabrication de tasses en polystyrène parmi les agents « probablement cancérogènes pour l’homme ». Par le biais d’un article payé par l’industrie du styrène, Gradient a rétorqué sans hésiter que les conclusions du gouvernement étaient fausses.</p>
<p>Outre la publication d’articles, les scientifiques de Gradient soumettent régulièrement des commentaires et assistent aux séances publiques organisées par l’Agence américaine de protection de l’environnement (EPA) pour examiner la toxicité d’un produit chimique. De fait, l’industrie chimique a besoin du savoir-faire de Gradient et consorts : elle s’appuie sur ces firmes actives dans la défense de produits pour geler les processus de réglementation.</p>
<p>Cette politique de blocage a été couronnée de succès, en particulier sous l’administration Obama. Alors que plus de 80 000 produits chimiques étaient disponibles pour un usage commercial, l’EPA a évalué les risques de 570 substances seulement ces trente dernières années. Or ces évaluations scientifiques doivent précéder la mise en œuvre des nouvelles réglementations. Le bureau de l’EPA chargé de la recherche sur les produits chimiques est devenu un goulet d’étranglement.</p>
<p>Pour parvenir à leurs fins, les milieux industriels et le Congrès ont rebondi sur des critiques émises jadis par l’Académie nationale des sciences (NAS) à propos des procédures d’évaluation de l’agence, forçant l’EPA à reprendre à zéro une kyrielle d’analyses de risques. Or plusieurs étaient en cours depuis des années, notamment celles sur le formaldéhyde, l’arsenic et le chrome hexavalent.</p>
<p>Au début des années 2000, sous la présidence de George W. Bush, l’Agence de protection de l’environnement (EPA) avait déclaré qu’elle devait évaluer la toxicité d’au moins 50 produits chimiques par an, pour rester à jour. Mais ces cinq dernières années, le système IRIS de l’EPA (Système intégré d’information sur le risque) n’a réussi à compléter que six analyses, le plus bas score depuis son lancement. Et l’an dernier, en 2015, aucune évaluation n’a été effectuée.</p>
<p>Ces évaluations s’appuient largement sur la littérature scientifique publiée. Mais l’industrie a estimé que ses propres recherches étaient souvent ignorées. Elle a exigé que l’EPA explique la pondération de chaque article pris en compte. Elle a aussi accusé l’agence d’avoir entouré de secret ses évaluations de produits chimiques. L’EPA a alors multiplié les séances publiques qui sont devenues le fief des scientifiques à la solde de l’industrie.</p>
<p>Pour l’industrie, repousser une régulation peut être crucial. Maintes fois, les scientifiques de Gradient ont contribué à freiner l’arrivée de règles plus sévères concernant les produits chimiques.</p>
<p>En 2010 par exemple, ils ont fait en sorte que l’évaluation de l’arsenic soit jetée aux oubliettes pour plusieurs années. Cette substance est très présente dans notre alimentation, en particulier dans le riz, les jus de fruits ou l’eau potable. L’EPA étaient sur le point d’annoncer que l’arsenic était plus dangereux que ce que l’on croyait, même quand les valeurs limites d’exposition étaient respectées : sur 10 000 femmes exposées chaque jour à la concentration maximale d’arsenic autorisée dans l’eau de boisson, 73 souffriraient un jour de cancers du poumon ou de la vessie.</p>
<p>Les scientifiques de Gradient ont alors argumenté que l’EPA n’avait pas pris en compte les recherches les plus récentes sur l’arsenic et qu’elle devait, par conséquent, reprendre à zéro toute l’évaluation. Cela dit, cette omission était largement due aux retards pris par le Bureau de la gestion et du budget de l’administration Bush chargé d’approuver tous les travaux de l’EPA. Quelques membres du Congrès se sont aussi saisis d’un argument que Gradient avait déjà utilisé: ils ont accusé l’EPA d’avoir sélectionné les données retenues pour l’évaluation. Contrainte et forcée, l’agence a dû remettre l’ouvrage sur le métier.</p>
<p>A l’origine, l’EPA voulait interdire fin 2013 la plupart des pesticides contenant de l’arsenic. L’évaluation n’ayant pas pu être menée à bien dans les délais impartis, l’interdiction a été repoussée sine die.</p>
<p>Gradient a également pesé de tout son poids sur une décision très controversée de la FDA (Food and Drug Administration) à propos du bisphénol A, une substance chimique de synthèse. Chargée de veiller à la conformité des produits alimentaires et pharmaceutiques, cette agence a déclaré en 2008 que le bisphénol A – omniprésent dans les boîtes de conserve, les emballages alimentaires, certaines bouteilles en plastique et les tickets de caisse – ne présentait aucun danger ! Pourtant des centaines d’études académiques avaient relié le bisphénol A à de nombreux problèmes de santé chez les humains: infertilité, diabète, cancers et maladies cardio-vasculaires.</p>
<blockquote>
<p class="quote">« C’est fou, s’est-il exclamé, une poignée de mercenaires de la science falsifient les faits, et c’est tout un pan du corpus scientifique qui disparaît. »</p>
</blockquote>
<p>Pour contrer ces travaux, Gradient a fait paraître en 2006 un article qui mettait en cause des dizaines d’études scientifiques très sérieuses : elles prouvaient que des rongeurs ayant ingéré du bisphénol A se reproduisaient mal . C’est cet article que la FDA (Food and Drug Administration) a cité pour justifier sa décision de 2008, avec quelques autres études commanditées par l’industrie.</p>
<p>Que disait l’article de Gradient ? Il soutenait que les humains étaient exposés à des doses de bisphénol A nettement moins importantes que les animaux de laboratoire. « Totalement absurde ! » a rétorqué Frederick vom Saal, professeur à l’université du Missouri et auteur dans les années 90 des premiers travaux sur les effets nocifs du bisphénol A. « C’est fou, s’est-il exclamé, une poignée de mercenaires de la science falsifient les faits, et c’est tout un pan du corpus scientifique qui disparaît. »</p>
<p>Plusieurs chercheurs universitaires ont été si choqués par un article sur le bisphénol A coécrit par deux scientifiques de Gradient – Julie Goodman et Lorenz Rhomberg – qu’ils ont rédigé une longue lettre de protestation énumérant les déclarations trompeuses et inexactes qu’ils avaient repérées. « Cet article a tout faux » , s’est exclamé Frederick vom Saal. « C’est grotesque, mais c’est ainsi qu’ils agissent. »</p>
<p>Avant d’être recruté par Gradient, Lorenz Rhomberg a travaillé comme spécialiste des risques pour l’Agence de protection de l’environnement (EPA). Il fait aujourd’hui partie d’un panel qui examine les évaluations de l’EPA sur la dangerosité de produits chimiques avant qu’elles ne deviennent définitives.</p>
<p>Adam Finkel était un ami de longue date de Lorenz Rhomberg. Senior fellow à la faculté de droit de l’université de Pennsylvanie et ancien fonctionnaire de l’Organisation chargée de la sécurité et de la santé au travail (OSHA), il était donc aux premières loges pour observer le changement d’attitude de son ami, à compter du jour où Gradient l’a recruté. « En 1997, raconte-t-il, le docteur Rhomberg a brillamment commenté la réglementation OSHA sur le méthylène chloride, un solvant. Il a réussi à écarter la théorie fumeuse des milieux industriels selon laquelle les cancers des animaux de laboratoire, dus au méthylène chloride, ne concernaient pas les êtres humains. Aujourd’hui, poursuit Adam Finkel, je constate avec perplexité qu’il applaudit des deux mains ces mêmes arguments spécieux, inventés uniquement pour cacher la vérité sur les effets toxiques de produits chimiques. »</p>
<p>Interpelé, Lorenz Rhomberg a répliqué que « discuter ouvertement des preuves et de leurs interprétations fait partie intégrante de la méthode scientifique. » Puis il a ajouté : « Argumenter qu’un commentaire critique est illégitime détruit le processus scientifique.»</p>
<p>Mais c’est surtout l’affaire du bromure de n-propyle, un autre solvant, qui a ulcéré le juriste Adam Finkel. L’EPA voulait classer cette substance peu connue du grand public parmi les « polluants dangereux pour la santé», conformément aux dispositions de la loi américaine sur la qualité de l’air (Clean Air Act). Mais en 2014, Julie Goodman a rédigé un long commentaire sponsorisé par l’un des fabricants de bromure de n-propyle. Elle y attaquait l’étude gouvernementale qui documentait l’apparition d’un nombre élevé de cancers chez des rats exposés au bromure de n-propyle. Son argument : ce qui est valable pour des rats n’est pas pertinent pour les humains.</p>
<p>Julie Goodman n’a apporté aucune preuve de ce qu’elle avançait, a souligné le juriste. « Elle raconte n’importe quoi, a-t-il ajouté, au mépris de la vérité. » La situation le hérissait d’autant plus que quantité de travailleurs utilisaient quotidiennement ce produit, et que certains étaient déjà atteints dans leur santé. En 2013, The New York Times avait relaté le témoignage d’ouvriers travaillant pour l’industrie du meuble en Caroline du Nord. Après une exposition de quelques semaines seulement au bromure de n-propyle, ils souffraient déjà de troubles de la marche.</p>
<p>« Quand vous savez qu’un produit est létal, s’est indigné Adam Finkel, il n’est pas reluisant d’en prendre encore la défense. »</p>
<h2>Frères ennemis</h2>
<p>Gradient Corporation a été fondée en 1985, à la même époque que ses deux grandes rivales: Environ et ChemRisk. Lors de son rachat en 1996 par The IT Group, spécialiste du traitement des déchets dangereux, Gradient a annoncé un chiffre d’affaires de cinq millions de dollars. Par la suite, les fondateurs de la société de conseil ont racheté la firme. Depuis, plus aucun résultat financier n’a été divulgué.</p>
<p>Dans son portefeuille de clients, Gradient compte deux des plus puissants lobbies de Washington : The American Petroleum Institute et The Chemistry Council. A cela s’ajoutent Navistar, le constructeur de camions à moteur diesel, et la Texas Commission on Environmental Quality, une agence de réglementation connue pour aligner ses positions sur celles de l’industrie.</p>
<p>Gradient met volontiers en avant ses liens avec Harvard : ses consultants ont enseigné ou enseignent encore à l’Ecole de santé publique de Harvard, appelée aujourd’hui Harvard T.H. Chan School of Public Health. Mais comme le cabinet de conseil joue un rôle clé dans la bataille pour bloquer l’arrivée de réglementations plus sévères sur la pollution de l’air, les scientifiques de Gradient sont souvent en porte-à-faux avec d’anciens collègues de l’Ecole de santé publique de Harvard, comme Douglas Dockery.</p>
<p>En 1973, lors de l’embargo des pays arabes sur les livraisons de pétrole aux Etats-Unis, Douglas Dockery et ses collègues de Harvard ont lancé une importante étude sur la qualité de l’air et ses effets sur la santé dans six métropoles proches de centrales thermiques au charbon. Soutenus financièrement par les National Institutes of Health, les scientifiques de Harvard ont recruté plus de 8000 volontaires vivant à proximité des centrales. Dans chacune des six villes, des appareils de mesure ont été installés pour caractériser les niveaux de smog et de particules en suspension.</p>
<p>Après avoir collecté des données pendant 15 ans, les chercheurs ont été surpris par la netteté du résultat: les personnes vivant dans un environnement où l’air était très pollué mourraient en moyenne deux ans plus tôt que les personnes vivant dans un environnement préservé. Dans certaines villes, parvenir à éliminer la pollution de l’air avait des effets aussi radicaux que si un traitement efficace contre le cancer était soudain tombé du ciel. Le lien entre pollution atmosphérique et mortalité était établi.</p>
<p>Les résultats de l’étude dite des « Six villes » étaient si impressionnants, relate Douglas Dockery, que les chercheurs de Harvard ont voulu les corroborer. Ils ont convaincu la Société américaine de lutte contre le cancer (ACS) de partager les données sur la santé de 1,2 million de volontaires suivis depuis 1982. Ensuite, ils ont croisé ces informations avec les données de l’EPA sur la pollution atmosphérique. Tout concordait.</p>
<p>Longtemps, ces études n’ont guère attiré l’attention. Mais tout a changé en 1997 lorsque l’Agence de protection de l’environnement (EPA), sommée par les tribunaux d’appliquer la loi sur la qualité de l’air (Clean Air Act), a utilisé ces études pour fixer des normes plus sévères en matière de pollution atmosphérique.</p>
<p>Aux dires de l’EPA, la loi sur la qualité de l’air est celle qui a sauvé le plus de vies humaines: entre 1997 et 2010, les nouveaux règlements sur les émissions de particules fines et le smog ont permis d’éviter la mort prématurée de 164 000 Américains. D’ici 2020, elle aura préservé l’espérance de vie de 237 000 Américains.</p>
<p>Cela dit, ces réglementations ont un coût. L’EPA estime que d’ici 2020, l’industrie aura dépensé 65 milliards de dollars pour respecter cette réglementation.</p>
<p>Face aux critiques virulentes de l’industrie, les chercheurs de Harvard ont accepté de faire appel à une troisième instance pour réanalyser les données. Le mandat a été confié à The Health Effects Institute (HEI), une firme respectée, cofinancée par l’industrie automobile et l’EPA. Cette réanalyse a pris 3 ans, un délai d’attente assez éprouvant, a confié Douglas Dockery. En fin de compte, elle a confirmé les résultats obtenus précédemment.</p>
<p>«Nous pensions que tout était réglé », s’est souvenu Douglas Dockery.</p>
<p>Mais depuis lors, Gradient bataille ferme pour discréditer l’étude de Harvard. La société de conseil a publié pas moins de 37 articles sur divers aspects de la pollution de l’air. Ils ont été sponsorisés par American Petroleum Institute, le camionneur Navistar et The International Carbon Black Association, dont les membres sont également soumis à la loi sur la qualité de l’air.</p>
<p>En 2012, dans son témoignage devant le Congrès, Julie Goodman, consultante de Gradient, a carrément accusé l’EPA de partialité : l’Agence de protection de l’environnement aurait accordé trop de poids aux études de Harvard et de l’American Cancer Society. De plus, elle aurait ignoré « des douzaines d’études épidémiologiques différentes » aboutissant à la conclusion que les niveaux actuels de pollution ne posent aucun problème de santé.</p>
<p>En vérité, Julie Goodman n’a cité que six études montrant – selon elle – que les particules fines sont sans danger. Deux d’entre elles avaient été financées par l’industrie. En ce qui concerne les quatre études restantes, leurs auteurs ont affirmé que les conclusions auxquelles ils ont abouti allaient bel et bien dans le sens de l’étude des « Six villes ».</p>
<p>« Julie Goodman aurait tort de dire que nous n’avons pas trouvé d’effet délétère », a déclaré Bill McDonnell, un ancien scientifique de l’EPA dont les travaux ont été cités par Goodman. « Au contraire, a-t-il poursuivi : nous avons bien vu le lien entre la pollution de l’air et la mortalité. Il semblerait que de nos jours, chacun puisse dire n’importe quoi. »</p>
<p>« Julie Goodman et la firme qui l’emploie ont la réputation de déformer la science » a commenté sèchement Bert Brunekreef, coauteur de deux des articles mentionnés par Goodman, et directeur de l’Institut des sciences de l’évaluation des risques de l’université d’Utrecht (Pays-Bas).</p>
<p>A la tête d’une équipe de chercheurs européens, Brunekreef a compilé les résultats de plus de 20 études faites aux Etats-Unis, en Europe et en Asie. Sa conclusion est sans appel : plus les personnes sont exposées à une concentration élevée de particules fines, plus elles risquent de mourir prématurément, en particulier de maladies cardiaques.</p>
<p>Il est incontestable, confirme Douglas Dockery, que l’exposition chronique aux particules fines raccourcit l’espérance de vie. « Ce qui est navrant, a-t-il ajouté, c’est que Gradient recycle toujours les mêmes arguments. Cela ne fait pas progresser la science. »</p>
<p>Entre 2013 à 2016, la Texas Commission on Environmental Quality, très favorable à l’industrie, a versé à Gradient 1,65 million de dollars pour contester l’étude scientifique de l’EPA portant sur les bénéfices d’une réduction de l’ozone troposphérique : ce polluant est à l’origine du smog. Mais peu de temps auparavant, Gradient avait déjà travaillé sur cette question pour le compte de l’American Petroleum Institute.</p>
<p>Dans le cadre de cette mission, Julie Goodman a ciblé une étude financée par le gouvernement et conduite par des chercheurs de l’université de Californie (Berkeley). Publiée en 2009, elle explorait le lien entre le smog et la mortalité.</p>
<p>Comme l’a expliqué Michael Jerrett, auteur principal de l’étude, les chercheurs ont analysé les informations sur la santé de 448 850 personnes vivant dans 96 villes du pays, en s’appuyant sur la base de données de l’American Cancer Society. Ces informations ont ensuite été croisées avec les données sur la pollution qui a sévi dans ces villes pendant la durée du suivi, soit 18 ans.</p>
<p>L’analyse a montré que les personnes vivant dans les villes les plus touchées par le smog décédaient prématurément, comme cela avait été le cas pour l’exposition aux particules fines. Cette étude est la seule à avoir prouvé qu’une exposition de longue durée à l’ozone impactait la mortalité.</p>
<p>Dans une lettre parue en 2011 dans la revue Environmental Health Perspectives, Julie Goodman a critiqué vertement l’étude de Jerrett, estimant « qu’elle n’était pas fondée et qu’elle donnait une mauvaise interprétation de ce qui avait été découvert sur les effets de l’ozone troposphérique. »</p>
<p>Michael Jerrett n’a bénéficié d’aucun droit de réponse. « J’ai trouvé que cette lettre ne respectait pas les usages en vigueur entre scientifiques qui débattent d’un sujet développé dans la littérature scientifique », a-t-il commenté sobrement.</p>
<p>L’étude sur l’ozone a été publiée dans la vénérable revue New England Journal of Medicine. Elle a été soumise à deux cycles complets de relecture par des pairs. Il y a eu plus de 50 pages de questions et 40 pages de réponses.</p>
<p>« Clairement, il n’y a eu aucune erreur d’interprétation », a tranché Michael Jerrett.</p>
<h2>Mensonges devant les tribunaux</h2>
<p>Gradient ne se contente pas d’attaquer des sommités du monde scientifique, comme les chercheurs de Harvard. La firme aide aussi les industriels à se défendre contre des gens ordinaires qui veulent que justice soit faite, à l’instar de Pam Collins.</p>
<p>Pam Collins est une ancienne élève du lycée de Bellevue, Ohio. En 1965, à 21 ans, elle trouve un emploi bien payé à l’usine de General Electric (GE) qui fabriquait des ampoules électriques.</p>
<p>« Pam était dure à la tâche et ne prenait aucun raccourci », se souvient Gail Veith, qui a travaillé à ses côtés.</p>
<p>Pendant 14 ans, Pam Collins a apposé le sigle « GE » sur les ampoules à quartz utilisées pour des projecteurs. Toutes les 15 minutes, elle mettait des gants gris et pelucheux. Puis elle glissait des plateaux chargés d’ampoules dans un four industriel pour que l’encre sèche.</p>
<p>Les gants étaient poussiéreux. « Quand nous les enlevions, a-t-elle raconté, de petites particules s’en échappaient et flottaient dans l’air.»</p>
<p>La récession du début des années 80 a particulièrement touché le secteur industriel de l’Etat de l’Ohio. General Electric a fini par fermer l’usine de Bellevue en 1985.</p>
<p>Des années plus tard, Pam Collins est tombée malade. Ses poumons se sont remplis de liquide. Puis l’un des poumons s’est affaissé. Le 1er octobre 2007, son médecin lui a annoncé qu’elle souffrait d’un mésothéliome. Peu après, on lui a retiré le poumon droit à la Cleveland Clinic.</p>
<p>« Ma sœur n’allait pas bien du tout, a raconté Tom Smith. Elle était toujours à bout de souffle et fatiguée. »</p>
<p>« Elle n’a jamais récupéré après l’opération », se souvient Jason, le fils cadet de Pam Collins. « Elle s’affaiblissait de plus en plus »</p>
<p>Jason a alors décidé d’accueillir sa mère chez lui, pour pouvoir s’en occuper. Elle ne pesait plus que 44 kilos et était incapable de prendre une douche seule. Finalement, il a dû se résoudre à la confier à une maison de repos. Il en a encore les larmes aux yeux.</p>
<p>Il s’est avéré que les gants tout poussiéreux que Pam Collins avait utilisés étaient en amiante. A l’époque, elle le savait déjà. Mais elle avait confiance. Son entreprise, croyait-elle, ne l’exposerait jamais à quoi que ce soit qui puisse la rendre malade. Chaque fois qu’elle évoquait la trahison de General Electric, Pam Collins fondait en larmes. Elle s’est alors adressée à un cabinet d’avocats pour pouvoir payer ses factures. Shawn Acton était l’un des avocats chargés de son dossier. Il avait déjà défendu de nombreuses victimes de l’amiante.</p>
<p>Au début, le procès Collins a suivi des chemins bien balisés. Mais très vite, Shawn Acton a eu le sentiment de perdre ses repères. Tout a basculé, se souvient-t-il, quand il a pris connaissance d’un rapport rédigé par un certain Peter Valberg, engagé comme expert par le cabinet d’avocats chargé de défendre le fabricant des gants en amiante.</p>
<p>Que disait le rapport ?</p>
<p>« Premièrement, nous affirmons, avec un degré raisonnable de certitude, que les gants en amiante décrits par Madame Pam Collins n’ont probablement pas causé le mésothéliome, ou n’ont pas contribué à l’apparition de cette maladie.</p>
<p>Deuxièmement, nous affirmons, avec un degré raisonnable de certitude, que l’exposition aux substances carcinogènes et aux radioéléments présents dans la fumée de cigarette a accru le risque de développer un mésothéliome. »</p>
<p>« J’en suis presque tombé de ma chaise », a raconté Shawn Acton lors d’une récente interview. « J’avais déjà eu l’occasion de mener des contre-interrogatoires impliquant les meilleurs experts cités par la défense. Aucun n’avait osé affirmer que la cigarette provoquait un mésothéliome, pas même les plus coriaces d’entre eux. Aucun n’était allé aussi loin que Peter Valberg. »</p>
<p>Shawn Acton décida de mener l’enquête. Il découvrit que Valberg était coauteur d’un article récemment publié dans le Journal of Environmental Radioactivity, qui évoquait la présence de particules radioactives dans la fumée de cigarette. Il nota aussi, à sa grande surprise, que cet article avait été financé par Tucker Ellis &amp; West, le cabinet d’avocats chargé de représenter le fabricant des gants.</p>
<p>Mais il était loin d’imaginer que c’est un avocat de ce même cabinet – Evan Nelson – qui avait concocté quelques mois plus tôt la « théorie » que Valberg voulait utiliser contre sa cliente, Pam Collins. Et il ignorait aussi que les deux consultants de Gradient – Peter Valberg et Julie Goodman – avaient fait parvenir à Evan Nelson les premières versions de l’article en question, conformément au contrat qui les liait.</p>
<p>En avril 2009, Shawn Acton prit l’avion pour Boston, dans le but de prendre la déposition sous serment de Peter Valberg. L’avocat de Pam Collins voulait savoir pourquoi Valberg avait écrit l’article et pourquoi Tucker Ellis &amp; West, le cabinet d’avocat du fabricant des gants en amiante, avait payé la facture.</p>
<p>Valberg: Je m’intéresse aux risques présentés par la radioactivité, et Julie Goodman a une formation en biologie moléculaire… Nous avons estimé tous les deux qu’il fallait divulguer ce travail et voir comment la communauté scientifique réagirait.</p>
<p>En général, ces articles prennent plus de temps que ce que nous facturons à ceux qui nous mandatent. Nous voyons cela comme une contribution de Gradient destinée à encourager d’autres professionnels.</p>
<p>Acton: Qui a demandé à Tucker Ellis &amp; West de contribuer, comme vous dites, au financement de l’article?</p>
<p>Valberg: Nous avons dit que ce travail était dans nos cordes. Alors nous avons demandé un financement.</p>
<p>Acton: Avez-vous discuté de certains aspects de l’article avec Tucker Ellis &amp; West, avant sa publication?</p>
<p>Valberg: Non. Ils savaient bien sûr que nous travaillions sur ce sujet. Ils n’ont pas reçu les premières versions de l’article. Ils n’ont fait aucun commentaire, aucun commentaire scientifique ni rien de ce genre.</p>
<p>Q. Vous n’avez donc jamais fait parvenir à Tucker Ellis &amp; West une version initiale de l’article identifié comme pièce numéro 24 de la partie plaignante?</p>
<p>A. A ma connaissance, non.</p>
<p>Ce n’est que des années plus tard que l’avocat de Pam Collins apprit que Peter Valberg avait menti.</p>
<h2>Courriels révélateurs</h2>
<p>A peu près à la même époque, des médecins ont diagnostiqué un mésothéliome à David Durham, un électricien à la retraite de 67 ans qui habitait à Louisville dans le Kentucky. Lors de l’action en justice intentée pour obtenir des dommages et intérêts, ses avocats ont expliqué que Durham avait été exposé à l’amiante dans le cadre de travaux réalisés pour les plus grandes usines de Louisville.</p>
<p>Mais un médecin témoignant pour la défense déclara que le mésothéliome de Durham était partiellement dû aux radiations subies en 1967 dans le cadre d’un traitement contre le cancer. Il s’appuyait sur divers articles parus récemment dans des revues scientifiques. L’un de ces articles avait été publié dans une revue médicale à comité de lecture intitulée Cancer Causes and Control. Julie Goodman et Peter Valberg figuraient parmi les auteurs.</p>
<p>Quand les avocats de Durham – Hans Poppe et Joseph Satterley – réalisèrent que cet article avait été commandité et financé par Tucker Ellis &amp; West, l’un des cabinets d’avocats de la défense, ils exigèrent que tous les documents concernant cet article soient rendus publics.</p>
<p>La lecture des 498 pages de courriels échangés en 2008 entre Nelson, Valberg et Goodman plongea les avocats de David Durham dans la stupéfaction.</p>
<p>«Ce n’est pas ainsi que la science fonctionne, s’indigna Poppe. La science ne saurait se baser sur une théorie inventée par un avocat. »</p>
<p>Lors d’un entretien ultérieur avec le CPI (Center for Public Integrity), Evan Nelson déclara que son ancien employeur, Tucker Ellis &amp; West, n’aurait jamais dû divulguer ces documents couverts selon lui par le secret professionnel. C’est d’ailleurs pourquoi il lui faisait un procès. Il releva aussi que Tucker Ellis &amp; West n’avait pas fait connaître les courriels prouvant qu’il avait demandé à Gradient de ne rien faire de contraire à la science.</p>
<p>De plus, Nelson reconnut qu’il était facile de tordre les arguments scientifiques utilisés dans les procès concernant l’amiante. « D’une certaine manière, a-t-il déclaré, je suis heureux de ne plus m’en occuper, parce que la corruption y est endémique, du côté des avocats des plaignants comme de la partie adverse. J’ai même entendu des avocats mettre des mots dans la bouche des experts. »</p>
<p>Evan Nelson affirma n’avoir jamais eu de telles pratiques. A son avis, Gradient n’avait rien fait d’inapproprié lors du procès Collins. Il déplorait aussi le fait que plus aucun cabinet d’avocats ne voulait l’engager : les avocats de la partie adverse étaient au courant de ce qu’il avait fait et pouvaient trop facilement questionner son intégrité professionnelle.</p>
<p>Les courriels échangés en 2008 ont également révélé que Peter Valberg et Julie Goodman avaient eu du mal à faire publier les trois articles commandés par l’avocat Evan Nelson. Deux d’entre eux ont fini par être acceptés. Le dernier, celui qui exposait le lien entre la cigarette et le mésothéliome, n’a jamais trouvé preneur. Sa première phrase était explicite : « La cigarette peut augmenter le risque de cancer de la plèvre chez des individus qui ne sont pas exposés à l’amiante. »</p>
<p>Lors d’une déposition, Julie Goodman essaya de revenir sur l’une de ses déclarations. Elle avait prétendu qu’elle s’était uniquement engagée à faire publier la « théorie scientifique » de l’avocat Nelson, rien de plus. C’était loin d’être vrai.</p>
<p>Un avocat de l’une des victimes de mésothéliome lui demanda si ceux qui avaient financé l’article avaient eu une influence sur son contenu.</p>
<p>Goodman: Non. Cela devrait être évident. Nos opinions et celles d’Evan Nelson divergent souvent.</p>
<p>Poppe: De quelle manière?</p>
<p>Goodman: Eh bien, par exemple, Nelson pensait que les preuves épidémiologiques montraient un lien entre la cigarette et le mésothéliome. Nous ne sommes pas parvenus à cette conclusion.</p>
<p>Le manuscrit de Julie Goodman et de Peter Valberg raconte une autre histoire : il conclut que la cigarette peut provoquer un mésothéliome, ce qui correspond bien à la « thèse » de Nelson. Les deux scientifiques de Gradient ont fini par concéder qu’aucune étude sur les fumeurs n’avait jamais révélé ce lien causal. Mais ils se sont empressés d’ajouter que ces études étaient fragiles, parce qu’elles ne portaient pas sur un nombre suffisant de fumeurs.</p>
<p>On le sait, les revues scientifiques à comité de lecture soumettent les manuscrits qu’ils reçoivent à d’autres scientifiques qui ont pour mission de les commenter anonymement et de recommander ou non la publication. Les trois relecteurs chargés d’évaluer le manuscrit de Goodman et Valberg pour la revue Human and Ecological Risk Assessment l’ont tous refusé.</p>
<p>Le premier a griffonné un lapidaire « FAUX », en lettres majuscules, en marge de la conclusion de l’article! Le second a noté : « La logique de ce papier est très floue. » Et le troisième a mis dans le mille : « Ce papier veut prouver que l’exposition au tabac est associée à un risque plus élevé de mésothéliome : c’est un point de vue biaisé et je soupçonne fort que les auteurs collaborent avec des personnes qui ont un intérêt financier à ce qu’il en soit ainsi. » Puis il a ajouté que le lien causal entre la fumée de cigarette et le mésothéliome était en réalité extrêmement faible, et que la démonstration des coauteurs n’était pas convaincante du tout.</p>
<p>Même Evan Nelson entretenait des doutes à propos de la publication de l’article : « Je ne sais pas, a-t-il déclaré, si Julie Goodman a vraiment essayé de faire publier le papier. »</p>
<p>Julie Goodman continue de témoigner dans des procès de victimes du mésothéliome et de rédiger des articles pour exonérer l’amiante. Citant d’autres recherches financées par l’industrie, elle a écrit en 2013 que le chrysotile, la fibre d’amiante la plus courante, n’était pas à l’origine d’une prévalence plus élevée de cancers de la plèvre et des poumons chez les électriciens.</p>
<p>Distinguer divers types d’amiante est un classique de la défense. La communauté scientifique a clairement réfuté cette position. En 2012, le Centre international de recherche sur le cancer, qui fait partie de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), a déclaré que toutes les variétés d’amiante, sans exception, sont cancérogènes.</p>
<p>Et la même année, neuf organisations – les plus hautes autorités en matière d’épidémiologie – ont fait une déclaration conjointe appelant à interdire l’utilisation de l’amiante dans le monde entier: « Après un processus d’évaluation et des débats aussi rigoureux qu’impartiaux, de nombreuses organisations scientifiques nationales et internationales ont abouti à la conclusion que toutes les variétés d’amiante pouvaient induire un mésothéliome, un cancer des poumons, une asbestose (fibrose pulmonaire) et d’autres maladies. »</p>
<p>A l’époque, Julie Goodman faisait partie du comité de direction de l’American College of Epidemiology qui avait approuvé la déclaration conjointe. Elle tenta d’abord de manœuvrer en coulisses pour bloquer sa diffusion. Puis elle précisa sa position par écrit: « Cette déclaration conjointe ne reflète pas l’état actuel de la science. Avant toute chose, je souhaite mentionner que je suis impliquée dans des litiges concernent l’amiante. Tout en comprenant que certains perçoivent ma position comme biaisée, j’estime que je suis particulièrement bien informée des dernières recherches dans ce domaine. » Prenant le contre-pied de l’OMS et des plus hautes instances en matière d’épidémiologie, elle affirma ensuite qu’il y avait bien un « niveau sûr » d’exposition à l’amiante.</p>
<p>Julie Goodman n’a pas été suivie par ses collègues du comité de direction. La déclaration conjointe a finalement été adoptée par 227 organismes de santé publique et d’experts.</p>
<p>L’année suivante, citant d’autres études commanditées par l’industrie, elle a de nouveau soutenu dans Regulatory Toxicology and Pharmacology (la revue proche de l’industrie) qu’il y avait un seuil sous lequel l’amiante chrysotile n’avait pas d’effet délétère ! C’est dans cet article qu’elle a finalement admis « que le tabac ne joue aucun rôle dans la survenue d’un mésothéliome », rejetant enfin la théorie de Nelson.</p>
<p>On le voit : les consultants scientifiques mandatés par l’industrie n’ont reculé devant rien pour disculper l’amiante. Cet acharnement, estime l’avocat de Pam Collins, montre qu’ils sont prêts à dire tout et n’importe quoi pour défendre les intérêts de l’industrie.</p>
<p>Reste une question rhétorique : pourquoi certains industriels investissent-ils tant d’argent dans la recherche publiée parfois des dizaines d’années après l’arrêt de la production du produit litigieux ? Est-ce pour faire avancer la médecine ? Pour résoudre un problème de santé publique ? Bien sûr que non. Les industriels ont besoin de munitions pour faire face aux litiges. La « science » produite par les cabinets de conseil scientifique ressemble à de la science. Mais ce n’est pas de la science.</p>
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		<title>« nous montrons l’impact de la civilisation sur la nature »</title>
		<link>https://antipolis.info/nous-montrons-limpact-de-la-civilisation-sur-la-nature/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[alex]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 23 Jan 2020 13:09:58 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Lori Nix et Kathleen Gerber travaillent en tandem depuis près de 20 ans. Basées à Brooklyn et à Cincinnati, elles fabriquent des dioramas très détaillés d’environnements variés (intérieurs de bâtiments ou espaces extérieurs) et photographient ensuite le résultat. « Nous nous considérons comme des photographes de faux paysages, expliquent les deux artistes. Nous construisons les maquettes [&#8230;]</p>
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]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p>Lori Nix et Kathleen Gerber travaillent en tandem depuis près de 20 ans. Basées à Brooklyn et à Cincinnati, elles fabriquent des dioramas très détaillés d’environnements variés (intérieurs de bâtiments ou espaces extérieurs) et photographient ensuite le résultat. « Nous nous considérons comme des photographes de faux paysages, expliquent les deux artistes. Nous construisons les maquettes avec la plus grande méticulosité, puis nous les prenons en photo pour les immortaliser. Grâce au processus photographique, la scène fictive se transforme en un univers surréel, où les proportions, les perspectives et le support photo créent une tension entre la réalité de la scène et l’impossibilité de son contenu narratif. Dans cet espace entre réalité et fiction, l’imagination du spectateur se réveille et se déploie. Chaque scène est porteuse d’une narration riche, complexe et foisonnante, qui est ouverte à de multiples interprétations.</p>
<p class="quote">« Nous sommes fascinées par l’entropie, par les ruines que la démesure humaine laisse derrière elle.. »</p>
<p>On retrouve dans notre travail plusieurs fils rouges, précisent-elles: les images construites, les espaces dévastés, le danger latent couplé à l’humour. Ces éléments sont les matériaux bruts d’un travail qui transmet des messages, sans jamais asséner de conclusions. Nos photos n’ont donc rien à voir avec les habituels clichés de paysages idylliques. Plutôt que de montrer la beauté ou le pathos, nous nous attachons aux aspects plus sombres de la vie. Nous sommes fascinées par l’entropie, par les ruines que la démesure humaine laisse derrière elle. Le plus souvent, il n’y a pas d’êtres humains dans nos scénographies. Cette absence est importante: nous montrons l’impact de la civilisation sur la nature dans un monde post-humanité. Les preuves d’une présence humaine sont bien là, mais les êtres humains ont disparu et on ignore pourquoi. C’est au spectateur de compléter l’histoire. »</p>
<p>Entre 2005 et 2015, Lori Nix et Kathleen Gerber créent la série photographique <em>The City</em>, reproduite ici : « Dans cette série, disent-elles, nous nous concentrons sur les ruines urbaines. Nous avons choisi des espaces qui célèbrent la culture d’aujourd’hui, le savoir ou l’innovation : un théâtre par exemple, un musée, une bibliothèque ou un magasin vendant des aspirateurs. Ces hauts lieux de la civilisation et du consumérisme sont à l’abandon. Plantes, insectes et autres animaux commencent à se réapproprier l’espace. Les images évoquent le paradis perdu, la nature qui reprend ses droits. Une thématique qui s’impose avec force vu la gravité croissante des défis environnementaux de notre planète. »</p>
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