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	<title>Archives des Article - Antipolis</title>
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		<title>« L’Indien qui pleure », la publicité qui a dupé le mouvement écologiste</title>
		<link>https://antipolis.info/lindien-qui-pleure-la-publicite-qui-a-dupe-le-mouvement-ecologiste/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[alex]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 25 Mar 2025 17:30:36 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Article]]></category>
		<category><![CDATA[Image]]></category>
		<category><![CDATA[Vidéo]]></category>
		<category><![CDATA[capitalisme]]></category>
		<category><![CDATA[Pollution]]></category>
		<category><![CDATA[propagande]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Il s’agit probablement de la larme la plus célèbre de l’histoire de l’Amérique : Iron Eyes Cody, un acteur en tenue amérindienne, pagaie sur un canoë en écorce de boulot, dans des eaux qui semblent d’abord paisibles et cristallines, avant d’apparaître de plus en plus polluées. Il finit par tirer son embarcation sur le rivage [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>Il s’agit probablement de la larme la plus célèbre de l’histoire de l’Amérique : Iron Eyes Cody, un acteur en tenue amérindienne, pagaie sur un canoë en écorce de boulot, dans des eaux qui semblent d’abord paisibles et cristallines, avant d’apparaître de plus en plus polluées. Il finit par tirer son embarcation sur le rivage et se dirige vers une autoroute fréquentée. Alors que l’Indien contemple le paysage pollué, un individu jette un sac en papier depuis la fenêtre de son auto. Le sac s’éventre sur la chaussée, répandant des emballages de fast-food sur les mocassins ornés de perles de l’Indien. D’une voix résignée, le narrateur commente : « Certaines personnes témoignent un respect profond et constant pour la beauté naturelle qui était celle de ce pays. D’autres non. » Zoom sur le visage d’Iron Eyes Cody, où l’on discerne une larme, qui roule, doucement, le long de sa joue.</p>
<p>La larme de Cody est apparue à la télévision pour la première fois dans une publicité d’intérêt général pour l’organisation anti-détritus Keep America Beautiful. Diffusée sans arrêt à la télévision dans les années 1970, dans son mouvement traînant, la larme a aussi été relayée, figée, sur d’autres supports – presse et panneaux publicitaires -, immortalisant l’image d’Iron Eyes Cody comme celle de « l’Indien qui pleure ». La publicité a remporté de nombreux prix et reste considérée, aujourd’hui encore, comme l’un des meilleurs spots publicitaires de l’histoire. Au milieu des années 1970, un responsable de l’Ad Council [organisation promouvant les publicités d’intérêt général aux Etats-Unis, ndt] notait: « Les chaînes n’ont cessé de solliciter des films de rechange » de la publicité, « car elles ont littéralement usé les originaux à force de les diffuser ». Pour de nombreux Américains, « l’Indien qui pleure » est devenu le symbole et la quintessence de l’idéalisme environnemental. Mais à s’y pencher de plus près, on constate que ni la larme ni le sentiment qui la sous-tend n’étaient ce qu’ils semblaient être.</p>
<h2>Derrière la larme</h2>
<p>La campagne reposait en effet sur plusieurs ambivalences. La première, c’est qu’Iron Eyes Cody est en réalité né sous le nom d’Espera de Corti – un Italo-Américain qui jouait les Indiens, aussi bien à l’écran que dans la vie. Tout l’impact de ce spot, c’était l’authenticité émotionnelle véhiculée par la larme de « l’Indien qui pleure ». En promouvant ce symbole, Keep America Beautiful cherchait à capitaliser sur l’adhésion de la contreculture à la civilisation amérindienne, et à privilégier une identité plus authentique que celle de la civilisation industrielle.</p>
<p>La deuxième ambivalence, c’est que Keep America Beautiful était un conglomérat formé de grandes entreprises du secteur des boissons et de l’emballage. Non seulement ces industriels étaient l’incarnation même de ce que la contre-culture rejetait, mais ils étaient de surcroît résolument opposés à plusieurs initiatives environnementales.</p>
<p>Keep America Beautiful a été fondé en 1953 par les sociétés American Can Company et Owens-Illinois Glass Company, rejointes par d’autres ensuite, comme Coca-Cola et Dixie Cup Company. Pendant les années 1960, les campagnes anti-détritus menées par Keep America Beautiful ont notamment mis en scène Susan Spotless [Susane Immaculée, ndt], une fille blanche vêtue d’une robe blanche impeccable, pointant un index accusateur sur les déchets négligemment jetés par ses parents. La campagne manipulait l’index réprobateur d’une enfant pour accuser les gens d’être de mauvais parents, des citoyens irresponsables et des Américains antipatriotiques. Mais en 1971, Susan Spotless n’était plus en mesure d’incarner l’esprit de l’époque, celui du mouvement environnemental naissant, et les inquiétudes croissantes suscitées par la pollution.</p>
<blockquote>
<p class="quote">une opération de communication d’un genre nouveau, qui s’appropriait les valeurs écologiques tout en détournant l’attention des pratiques des industriels des boissons et de l’emballage.</p>
</blockquote>
<p>La transition amorcée par Keep America Beautiful – passer des avertissements falots à la figure de « l’Indien qui pleure » – ne marquait pas une adhésion nouvelle aux valeurs environnementalistes, mais signalait au contraire la peur que celles-ci inspiraient au secteur industriel. Lors de la période qui devait mener à la célébration du premier Jour de la Terre, en 1970, les manifestations écologistes aux quatre coins des Etats-Unis se focalisaient sur la question des contenants jetables. Ces contestations tenaient les industriels – et non les consommateurs – pour responsables de la prolifération des objets jetables, qui épuisaient les ressources naturelles et généraient une crise des ordures ménagères. Entre en scène « l’Indien qui pleure », une opération de communication d’un genre nouveau, qui s’appropriait les valeurs écologiques tout en détournant l’attention des pratiques des industriels des boissons et de l’emballage.</p>
<p>Keep America Beautiful privilégiait une forme de propagande pernicieuse. Les entreprises à l’origine de la campagne n’ayant jamais révélé leur implication dans celle-ci, le public partait du principe que l’organisation était un acteur désintéressé. « L’Indien qui pleure » fournissait la larme culpabilisante dont le groupe avait besoin, sans toutefois paraître propagandiste, et contrecarrait les revendications d’un mouvement politique, sans pour autant paraître politique. Au moment où la larme point, le narrateur, d’une voix de baryton, suggère : « Les gens sont à l’origine de la pollution. Les gens peuvent y mettre fin ». En rendant les téléspectateurs responsables et coupables de la pollution environnementale, la publicité détournait l’attention de la question de la responsabilité des industriels, pour la porter exclusivement dans le champ de la responsabilité individuelle, occultant ainsi le rôle joué par les entreprises dans la pollution.</p>
<blockquote>
<p class="quote">Depuis la célébration du premier Jour de la Terre, les médias dominants se sont toujours employés à réduire les grands problèmes systémiques à de simples questions de responsabilité individuelle.</p>
</blockquote>
<p>Au lancement de la campagne, Keep America Beautiful bénéficiait du soutien d’organisations environnementales grand public, parmi lesquelles la National Audubon Society et le Sierra Club. Mais celles-ci ont rapidement démissionné de son comité consultatif, en raison d’un débat environnemental majeur des années 1970 : les efforts visant à faire adopter des « lois sur la consigne », des législations destinées à contraindre les producteurs de bière et de boissons rafraîchissantes &#8211; comme ils le faisaient du reste auparavant &#8211; à vendre leurs produits dans des contenants réutilisables. Le passage aux jetables a été en partie à l’origine de l’augmentation des déchets disséminés dans la nature, sur laquelle Keep America Beautiful attirait justement l’attention, mais aussi de la génération de différents types de pollution et de quantités considérables d’ordures ménagères. La direction de Keep America Beautiful s’est opposée aux lois sur la consigne, allant dans certains cas jusqu’à qualifier de « communistes » les partisans de ce type de législations.</p>
<h2>Un impact durable</h2>
<p>L’impact de la campagne de « l’Indien qui pleure » est encore perceptible aujourd’hui dans les représentations dominantes d’un environnementalisme qui privilégie l’action individuelle à l’action politique. La réponse à la pollution, telle que Keep America Beautiful la concevait, n’avait rien à voir avec le pouvoir, la politique ou les choix industriels ; elle se limitait au seul comportement quotidien des individus. Depuis la célébration du premier Jour de la Terre, les médias dominants se sont toujours employés à réduire les grands problèmes systémiques à de simples questions de responsabilité individuelle. Trop souvent, les actions individuelles comme le recyclage et l’éco-consommation ont fourni aux Américains une dose d’optimisme environnementale qui n’a toutefois jamais été à même de traiter les véritables problèmes.</p>
<p>Enfin, cette publicité déformait aussi la réalité sur un autre plan. Dans le spot, l’Indien semblait débarquer d’un passé lointain, telle la relique visuelle d’un peuple indigène qui aurait supposément disparu du continent. Il était présenté comme un anachronisme, un élément exogène.</p>
<p>L’une des ironies notoires de cette publicité, c’est qu’au moment où Iron Eyes Cody devenait « l’Indien qui pleure », de véritables Amérindiens occupaient l’île d’Alcatraz, dans la baie de San Francisco &#8211; cette même étendue d’eau que l’acteur parcourait en canoë. Pendant près de deux ans, de fin 1969 à mi-1971 &#8211; une période qui recouvre à la fois le tournage et la diffusion du spot de « l’Indien qui pleure » &#8211; des militants indigènes ont exigé que le gouvernement américain leur cède le contrôle de l’île abandonnée. Ils ne se présentaient pas comme des « Indiens du passé », mais comme des citoyens contemporains revendiquant ce territoire. Les militants d’Alcatraz cherchaient à remettre en cause le legs colonialiste et à fustiger les injustices de l’époque – à aborder, en d’autres termes, la réalité des vies autochtones oblitérées par les Indiens anachroniques qui peuplent habituellement les productions hollywoodiennes. Par contraste, l’Indien qui pleure apparaît complètement impuissant. Dans le spot, il est réduit à pleurer les terres perdues par son peuple.</p>
<p>Ces dernières années, la mobilisation et la contestation à grande échelle contre l’oléoduc Keystone XL, le Dakota Access Pipeline, et d’autres projets économiques basés sur les énergies fossiles, contribuent à exprimer un puissant rejet de « l’Indien qui pleure ». Alors que « l’Indien qui pleure » surgissait du passé tel un fantôme, effaçant du paysage les véritables Indiens, ces militants ont ouvertement proposé des solutions structurelles pour l’environnement, tout en revendiquant leurs droits à la terre indigène. Privilégiant une action qui transcende les messages axés sur l’individu, ils rejettent les symboles figés du passé pour envisager un avenir viable et équitable.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>A propos de l&rsquo;auteur de cet article :</strong></p>
<p><strong>Finis Dunaway</strong> est Professeur d&rsquo;Histoire à la Trent University (Etats-Unis). Il est notamment l&rsquo;auteur de <em>Natural Visions: The Power of Images in American Environmental Reform</em> (The University of Chicago Press, 2005), <em>Seeing Green. The Use and Abuse of American Environmental Images</em> (The University of Chicago Press, 2015), et <em>Defending The Arctic Refuge. A Photographer, an Indigeous Nation, and a Fight for Environmental Justice</em> (University of North Carolina Press, 2021).</p>
<p>&nbsp;<br />
&nbsp;<br />
<strong><a href="https://www.youtube.com/watch?v=h0sxwGlTLWw" target="_blank">Lien vers la vidéo</a></strong></p>
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		<title>Dialogue de sourds</title>
		<link>https://antipolis.info/dialogue-de-sourds/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[alex]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 26 Jan 2024 15:24:54 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Article]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>&#8211; La vie sur la planète Terre est menacée. Nous évoluons maintenant en territoire inexploré.1 &#8211; « Qui aurait pu prédire la crise climatique ? » 2 &#8211; Pendant des décennies, les scientifiques ont constamment mis en garde contre un avenir marqué sous le sceau de conditions climatiques extrêmes, en raison de l’augmentation des températures [&#8230;]</p>
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]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p>&#8211; La vie sur la planète Terre est menacée. Nous évoluons maintenant en territoire inexploré.<sup class="footnote">1</sup></p>
<p style="text-align: left;"><em>&#8211; « Qui aurait pu prédire la crise climatique ? » </em><sup class="footnote">2</sup></p>
<p>&#8211; Pendant des décennies, les scientifiques ont constamment mis en garde contre un avenir marqué sous le sceau de conditions climatiques extrêmes, en raison de l’augmentation des températures globales causée par le relâchement dans l’atmosphère de gaz à effet de serre nocifs liés aux activités humaines.</p>
<p><em>&#8211; « Nous ne pouvons pas débrancher le système énergétique d’aujourd’hui avant de construire celui de demain. Ce n’est tout simplement ni pratique, ni possible […]. Nous devons séparer les faits de la fiction, la réalité des fantasmes.» </em><sup class="footnote">3<br />
</sup></p>
<p>&#8211; Malheureusement, le temps est écoulé. […] Notre crise climatique nous fait désormais entrer dans un monde inconnu, une situation dont personne n’a jamais été le témoin direct dans l’histoire de l’humanité. […] Il est de notre devoir moral à nous, scientifiques, et à nos institutions, d’alerter clairement l’humanité de toute potentielle menace existentielle. […] En 2023, nous avons été les témoins d’une série extraordinaire de records liés au climat à travers le monde. […] C’est le signe que nous poussons notre système planétaire vers une instabilité dangereuse.</p>
<p><em>&#8211; « Je ne crois pas au réchauffement climatique. » </em><sup class="footnote">4</sup></p>
<p>&#8211; Nous nous aventurons dans une ère climatique inconnue. […] Sur la base de données chronologiques, 20 des 35 signes vitaux affichent désormais des valeurs records extrêmes. Ces données montrent que la poursuite du business as usual a tragiquement conduit à une pression sans précédent sur le système Terre, amenant nombre de variables climatiques à entrer dans un territoire inexploré.</p>
<p><em>&#8211; « Le concept de réchauffement climatique a été créé par et pour les chinois afin de rendre l’industrie américaine non compétitive. » </em><sup class="footnote">5</sup></p>
<p>&#8211; Il est peu probable que la croissance économique, telle qu’elle est habituellement poursuivie, nous permette d’atteindre nos objectifs sociaux, climatiques et liés à biodiversité. Le défi fondamental réside dans la difficulté de dissocier la croissance économique de ses effets délétères sur l’environnement […], lesquels varient considérablement en fonction du niveau de vie.</p>
<p><em>&#8211; « On ne va pas s’attaquer au défi climatique en refusant de faire du commerce. »</em> <sup class="footnote">6</sup></p>
<p>&#8211; En 2019, les 10 % les plus riches étaient responsables de 48 % des émissions globales, alors que les 50 % les plus pauvres n’étaient responsables que de 12 % des émissions. Il nous faut donc changer notre économie et l’orienter vers un système qui favorise la satisfaction des besoins fondamentaux de toutes et tous, à la place de cette consommation excessive par les riches.</p>
<p><em>&#8211; « Le mode de vie américain n’est pas négociable. »</em> <sup class="footnote">7</sup></p>
<p><em>&#8211; « Je ne crois pas que le modèle Amish permette de régler les défis de l’écologie contemporaine. » </em><sup class="footnote">8</sup></p>
<p><em>&#8211; « J’ai fait une dizaine de fois de l’héliski, toujours dans le Canton du Valais, avec grand plaisir. » </em><sup class="footnote">9</sup></p>
<p>&#8211; Il semble que la reprise verte que bon nombre attendaient après la crise du COVID-19 a largement échoué à se concrétiser.</p>
<p><em>&#8211; « Toutes ces questions d’environnement, ça commence à bien faire. »</em> <sup class="footnote">11</sup></p>
<p>&#8211; Au lieu de cela, les émissions de carbone ont continué de monter en flèche.</p>
<p><em>&#8211; « J’adore l’odeur des émissions ! » </em><sup class="footnote">12</sup></p>
<p>&#8211; Les combustibles fossiles restent dominants et la consommation annuelle de charbon atteint un niveau record de 161,5 exajoules en 2022. […] En plus de ses effets destructeurs sur les écosystèmes et la santé globale, le charbon représente 80 % du dioxyde de carbone ajouté à l’atmosphère depuis 1870, et à peu près 40 % des émissions actuelles.</p>
<p><em>&#8211; « C’est du charbon. Ne craignez rien ! N’ayez pas peur ! Ca va pas vous faire mal. » </em><sup class="footnote">13</sup></p>
<p>&#8211; Les effets du réchauffement climatique se font toujours plus graves et des possibilités telles qu’un effondrement de la société mondiale sont envisageables et dangereusement sous-estimées.</p>
<p><em>&#8211; « J’ai accepté de prendre part à cet échange pour avoir une conversation d’adulte. En aucune façon je ne participe à une discussion alarmiste. Aucune science, aucun scénario ne dit qu’une sortie des énergies fossiles est ce qui nous permettra d’atteindre l’objectif des 1.5° degrés. » </em><sup class="footnote">14</sup></p>
<p><em>&#8211; « Le climat ne doit pas être considéré comme une priorité supérieure aux autres. » </em><sup class="footnote">15</sup></p>
<p>&#8211; Aux grands maux, les grands remèdes. Nous devons changer notre approche de l’urgence climatique et la faire passer d’une simple question d’environnement à une menace systémique, existentielle. Bien que dévastateur, le réchauffement climatique ne représente que l’un des aspects de la crise environnementale grandissante et interconnectée à laquelle nous sommes confronté.es.</p>
<p><em>&#8211; « L’écologie est une maladie de jeunesse. » </em><sup class="footnote">16</sup></p>
<p>&#8211; Pour faire face à la surexploitation de notre planète, nous contestons l’idée dominante de croissance sans fin, tout comme la surconsommation des pays riches et personnes aisées, lesquelles ne sont ni durables, ni fondées.</p>
<p><em>&#8211; « Vous me parlez de pollution environnementale… Il suffit de faire caca un jour sur deux, ce sera mieux pour tout le monde. » </em><sup class="footnote">17</sup></p>
<p><em>&#8211; « Aidez-moi s’il vous plaît. Montrez-moi la feuille de route d’une sortie progressive des énergies fossiles qui permette un développement socioéconomique. A moins que vous ne souhaitiez ramener la planète à la préhistoire ? » <sup class="footnote">18</sup></em></p>
<p>&#8211; Nous plaidons pour une réduction de la surconsommation des ressources : réduire, réutiliser et recycler les déchets, au sein d’une économie circulaire. Nous appelons à une transformation de l’économie mondiale qui privilégie le bien-être humain et assure une meilleure redistribution des ressources.</p>
<p><em>&#8211; « Le mode de vie américain, c’est sacré. » </em><sup class="footnote">19</sup></p>
<p><em>&#8211; « Nous n’allons pas nous excuser pour notre mode de vie, nous le défendrons sans relâche. » </em><sup class="footnote">20</sup></p>
<p>&#8211; En tant que scientifiques, on nous demande avec toujours plus d’insistance de dire la vérité sur les crises que nous affrontons en utilisant des termes simples et directs. La vérité est que nous sommes choqué.es par la violence extrême des phénomènes météorologiques dont nous avons été les témoins en 2023. Et nous craignons le territoire inexploré dans lequel nous sommes entré.es. […] C’est le moment pour nous de faire une profonde différence pour toute forme de vie sur Terre.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<item>
		<title>Lever de rideau : mouvement climat et capitalisme vert</title>
		<link>https://antipolis.info/lever-de-rideau-mouvement-climat-et-capitalisme-vert/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[alex]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 12 Dec 2023 14:52:46 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Article]]></category>
		<category><![CDATA[capitalisme]]></category>
		<category><![CDATA[climat]]></category>
		<category><![CDATA[communication]]></category>
		<category><![CDATA[militantisme]]></category>
		<category><![CDATA[réchauffement climatique]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>&#160; « On pense parfois que l&#8217;on est en train de ‘dire la vérité aux puissants’ alors qu&#8217;en réalité on est en train de ‘parler à un évènement organisé par ceux au pouvoir et pour les maintenir en place’.1 » Nathan Thanki, activiste climatique. &#160; Le 22 juin dernier à Paris, en marge du Sommet [&#8230;]</p>
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]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p>&nbsp;</p>
<p><em>«</em> <em>On pense parfois que l&rsquo;on est en train de ‘dire la vérité aux puissants’ alors qu&rsquo;en réalité on est en train de ‘parler à un évènement organisé par ceux au pouvoir et pour les maintenir en place’.<sup class="footnote">1</sup></em> <em>»</em></p>
<p>Nathan Thanki, activiste climatique.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Le 22 juin dernier à Paris, en marge du Sommet pour un nouveau Pacte Financier Mondial, la grande salle du Théâtre du Châtelet accueillait l’évènement Activism Works. Pendant près de deux heures, et devant environ 1200 personnes (qui déboursèrent chacun 18 EUR pour assister à l’évènement), plusieurs figures du mouvement climat – parmi lesquelles Camille Etienne, Greta Thunberg, Vanessa Nakate, etc.  – évoquèrent leurs parcours personnels et partagèrent leurs réflexions sur le présent et l’avenir de l’activisme climatique. En rassemblant sur scène plusieurs icônes du mouvement climat, il s’agissait pour les organisateurs d’insister sur « l’importance vitale de l’activisme, mais aussi les différentes façons d’intégrer l’activisme dans toutes les sphères de la société et les secteurs économiques, ainsi que les formes d’activisme dont nous avons besoin pour garantir un avenir sûr et équitable. »<sup class="footnote">1</sup>.</p>
<p>Tant sur la forme que sur le fond, Activism Works nous éclaire sur l’état actuel du débat climatique. L’événement est révélateur du rapport particulier qu’entretiennent les promoteurs du capitalisme vert avec le mouvement climat, et en particulier avec les vagues successives de mobilisations – Extinction Rebellion, Fridays for Future – des cinq dernières années. Il est révélateur d’un effort concerté de cooptation sélective des symboles, des répertoires d’action, des slogans, des mots d’ordre et des figures du mouvement climat ; un effort de cooptation qui vise simultanément à vider le mouvement de son potentiel subversif et à le mettre au service d’une vision particulière de la transition bas carbone axée sur les mécanismes de marché, le technosolutionisme, et l’idée que seuls les entrepreneurs, les investisseurs, et autres élites éclairées seraient à même de nous garantir un monde vivable. Enfin, Activism Works qui, rappelons-le, s’est tenu dans un théâtre, est révélateur de la place de plus en plus centrale de la « performance » dans le débat climatique international. Après les ours polaires, les scientifiques, les stars hollywoodiennes, les milliardaires philanthropes de la Silicon Valley, les experts en communication et en relations publiques s’empressent désormais de mettre l’activisme climatique en scène, et par ce biais, d’en (re)définir les contours&#8230; à leur profit.</p>
<h2>Metteurs en scène et scénographes</h2>
<p>C’est Kite Insights, une agence de communication stratégique basée à Londres, qui organisa Activism Works.<sup class="footnote">2 </sup>Comme nous l’explique sa fondatrice et directrice, Sophie Lambin, Kite Insights a pour objectif « de permettre aux entreprises de s’épanouir dans l’économie verte. »<sup class="footnote">3</sup> Pour ce faire, Lambin et ses collaborateurs aident leurs clients (parmi lesquels plusieurs grands groupes comme Danone, EY, BCG, Saint Gobain ou encore L’Oréal) à se positionner dans le débat climatique en les conseillant sur leurs stratégies de communication, en produisant des contenus, en organisant des évènements (workshops, conférences…), et en bâtissant des « partenariats inattendus » avec des responsables d’ONG, des scientifiques, des experts et leaders d’opinion en tous genres… Le conseil consultatif de Kite Insights est révélateur de cette volonté de rassembler une palette très large d’acteurs. Aux côtés d’acteurs de la finance, de start-uppers et de cadres dirigeants de multinationales comme l’Oréal, KPMG, Unilever ou BCG, on y trouve le très médiatique politologue François Gemenne, le non-moins médiatique climatologue Johan Rockström, plusieurs experts et « leaders d’opinion » en « business durable » tel Jo Confino ou Mac Macartney, ou encore la co-présidente du Club de Rome, Sandrine Dixson-Declève.</p>
<p>Kite Insights fait partie d’un secteur florissant de conseil en communication et en stratégie climatique ; un secteur qui participe à un effort plus large et coordonné de structuration et d’orientation du débat et du récit (narrative) autour de l’action climatique. Au cours des quinze dernières années, les communicants se sont imposés comme des acteurs incontournables du débat climatique international. Ils furent au cœur de l’effort de construction et de promotion de l’accord de Paris ; accord qui accroît un peu plus le rôle de la communication dans le régime de gouvernance climatique. En effet, la COP21 marque le passage vers un mode de gouvernance où les traités internationaux « apparaissent de plus en plus comme des outils stratégiques et performatifs dont la vocation n’est pas d’être appliqués à la lettre, mais d’influer sur les attentes et croyances des acteurs identifiés comme centraux ».<sup class="footnote">4</sup> En étant axé à la fois sur un objectif global de température – 2°C, voire 1,5°C – et sur un mécanisme de contributions volontaires par les États et les acteurs privés et sous-étatiques, la production et la diffusion de récits enchanteurs sont des éléments constitutifs de ce nouveau « régime incantatoire » de gouvernance du climat.<sup class="footnote">5</sup> En insistant à la fois sur l’urgence de la situation et l’inéluctabilité de la transition bas carbone, les récits sont censés inciter les décideurs politiques, les chefs d’entreprises, les investisseurs et le grand public à « agir » pour le climat.<sup class="footnote">6</sup> A défaut d’obligations légales ou de mesures contraignantes, ils deviennent l’un des principaux outils (voire le principal outil) pour enclencher la décarbonation de nos économies. Comme le résume Laurence Tubiana, actuelle présidente de la Fondation européenne pour le climat et co-architecte de l’Accord de Paris, l’accord « doit être une prophétie autoréalisatrice » où « la parole fait autant le changement que l’accord lui-même : c’est [&#8230;] la convergence des anticipations rationnelles. »<sup class="footnote">7</sup></p>
<blockquote>
<p class="quote">En privilégiant certains cadrages et messages plutôt que d’autres, les communicants verts forment, comme l’explique Melissa Aronczyk, un « système de gestion de l’information » qui favorise « une acceptation ou un accommodement avec les structures et politiques existantes. »</p>
</blockquote>
<p>Pour les marketeurs du climat (dont bon nombre ont fait carrière dans le secteur privé), « l’action climatique » est un produit qu’il faut vendre au plus grand nombre. Avec pour clients et financeurs des gouvernements, des institutions internationales, des multinationales, des grandes ONG et des fondations philanthropiques, Freud’s, la Potential Energy Coalition, Kite Insights, Greenhouse Communications, Fenton Communications, et Holdfast Communications, pour ne citer que ceux-là, s’activent en coulisse pour produire et diffuser des récits censés nous entraîner vers un monde bas carbone. Ce faisant, ils valorisent certains acteurs – leurs clients – et « normalisent » leurs solutions. Se réclamant d’une même expertise professionnelle quant à la manière d’influencer l’opinion et les politiques publiques, ils jouent un rôle central dans la normalisation du capitalisme vert et sa présentation comme traduction en actes des rapports du GIEC et des objectifs de l’Accord de Paris.</p>
<p>Comme l’écrit le chercheur Scott Prudham, « la viabilité du capitalisme vert n’est pas seulement une question ‘objective’ qui consiste à voir si oui ou non l’énergie entrepreneuriale, libérée grâce aux marchés verts néolibéralisés, débouchera ou non sur des trajectoires technoéconomiques durables. Plutôt, il s’agit aussi d’un agenda politique dont la viabilité repose sur le fait de savoir si le capitalisme et l’écologie sont vus – subjectivement – comme étant compatibles. »<sup class="footnote">8</sup> En privilégiant certains cadrages et messages plutôt que d’autres, les communicants verts forment, comme l’explique Melissa Aronczyk, un « système de gestion de l’information » qui favorise « une acceptation ou un accommodement avec les structures et politiques existantes ».<sup class="footnote">9</sup></p>
<p>Pour porter et diffuser les messages, les communicants accordent une place centrale aux messagers. Comme le résume David Fenton, figure historique de la comm’ climatique, « les gens apprennent à travers les histoires et les personnalités ».<sup class="footnote">10</sup> « Nous ne gagnerons pas cette bataille, poursuit-il, sans l’aide de figures culturelles – [car] nous avons une culture à changer ».<sup class="footnote">11</sup> Depuis la COP21, on assiste ainsi à une multiplication des « happenings » climatiques mettant en scène des chefs d’états, des « self-made men », des capitaines d’industrie, des milliardaires philanthropes, des scientifiques, des « leaders d’opinion », et des célébrités en tous genres. A l’image du One Planet Summit, de TED Countdown, de Climate Week NYC, ou encore du récent Africa Climate Summit, ces rendez-vous sont au cœur du mode « incantatoire » de gouvernance climatique impulsé par l’Accord de Paris. Comme le résume Prudham, ces « ‘performances’ aident à incarner et donc à activement bâtir la fusion entre des agendas politiques et culturels a priori disparates ».<sup class="footnote">12</sup></p>
<p>Orchestrés et scénarisés par des boîtes spécialisées dans la communication d’influence, ces « moments » du calendrier climatique international alimentent une vision très élitiste du débat ; une vision élitiste centrée sur l’idée que notre salut collectif passera inéluctablement par une poignée de « leaders climatiques ». Lors de ces évènements à forte résonance médiatique, le milliardaire et ancien maire de New York Michael Bloomberg, Leonardo DiCaprio, Arnold Schwarzenegger, l’éthologue britannique Jane Goodall, le scientifique Johan Röckstrom, l’ancienne directrice de la CNUCC Christiana Figueres, l’ancien vice-président américain Al Gore, l’homme d’affaires Richard Branson, l’ex PDG de MasterCard et désormais directeur de la Banque Mondiale Ajay Banga, Ban Ki-moon, Jeff Bezos, ou encore l’explorateur suisse Bertrand Piccard, sont élevés au rang de « héros » de la cause climatique. A chaque grand-messe climatique, de Paris à New York, en passant par Davos, San Francisco, Londres et Shanghai, ces hommes- et femmes-sandwich de l’action climatique ressassent inlassablement le même discours, savant mélange entre constat d’urgence, critique du manque d’ambition des Etats, célébration des forces du marché et des entrepreneurs innovants, et auto-satisfecit quant à leur propre rôle de « leaders » et « champions » de la cause.</p>
<h2>Mettre l’activisme climatique au service du capitalisme vert</h2>
<p>Activism Works marque une étape supplémentaire dans la mise en scène du capitalisme vert (et des capitalistes verts) comme horizon bas carbone indépassable. L’évènement s’inscrit dans un effort plus large de cooptation et de canalisation d’un mouvement massif et populaire né des mobilisations de 2019 et début 2020. La première grève climatique mondiale organisée en mars 2019 par Fridays For Future, le mouvement porté par Greta Thunberg, a rassemblé près d’un million de manifestants. Quelques mois plus tard, en septembre 2019, le chiffre grimpa à près de 6 millions.<sup class="footnote">13</sup> Et c’est sans compter les nombreuses actions de désobéissance civile non violentes des activistes d’Extinction Rebellion (XR) ou les luttes plus localisées en lien avec la crise – ZAD de Notre-Dame-des-Landes, Ende Gelande, Keystone XL… Le succès du mouvement a marqué les esprits, et particulièrement ceux des promoteurs du capitalisme vert. Ils ont très vite compris qu’à travers ses slogans chocs et ses mobilisations de masse, le mouvement captait l’attention des médias et du public (notamment les jeunes) sur l’enjeu climatique. En entretenant un sentiment d’urgence et à travers ses appels à « suivre la science », il pouvait servir leur projet de transition. Dès lors, les experts et conseillers en communication s’empressèrent de proposer leurs services pro bono à Greta Thunberg et d’autres activistes climat. Ils exploitèrent les difficultés du mouvement à s’extraire d’un agenda climatique international marqué, comme on l’a vu, par une succession de « happenings » ou « moments » ultra-scénarisés ; « happenings » dont ils sont les principaux orchestrateurs et dont le séquençage et l’orientation répondent en priorité aux intérêts des élites économiques et au capitalisme vert.</p>
<p>Aux yeux de Sophie Lambin et consorts, Greta Thunberg et les autres figures du mouvement sont, à l’image d’un Al Gore, d’un Leonardo di Caprio ou d’une Jane Goodall, des puissants producteurs et diffuseurs de récits climatiques. Comme l’expliquent des chercheurs du Center for Climate Change Communication aux Etats-Unis, « l’activation de leaders d’opinion [comme Greta Thunberg] peut constituer une méthode très efficace pour accroître l’adoption d’actions recommandées [recommended actions]. Gagner leur coopération comme des modèles et soutiens d’une action recommandée [recommended action] enclenche une forme unique d’influence sociale qui a le potentiel de faire ou défaire l’acceptation de la recommandation parmi les membres de leur réseau social ».<sup class="footnote">14</sup> Par « action recommandée », entendre mesures favorables aux entreprises et solutions de marché. Désormais, la priorité pour les communicants verts est donc à la captation de ces nouvelles figures iconiques et à leur conversion en nouveaux « messagers » de l’action climatique aux côtés des figures existantes.</p>
<p>Pour prolonger et amplifier « l’effet Greta », et à grand renfort d’experts en communication, de storytelling et de plans comm’, les promoteurs du capitalisme vert élèvent certain.es activistes au rang d’icônes internationales de la cause climatique. Peu connues du grand public il y a de ça quelques années, Vanessa Nakate, Helena Gualinga, Ineza Grace, ou encore Mitzi Jonelle Tan, sont, en quelques mois à peine, devenues des symboles du mouvement. Elles ont fait la une de Time magazine et de Fortune. Leurs noms figurent en bonne place dans les classements des personnalités les plus influentes sur le climat, aux côtés d’autres figures de la « jet-set climatique »<sup class="footnote">15</sup>. Du Forum Economique Mondial de Davos aux COP, en passant par le Sommet pour un nouveau Pacte Financier Mondial, elles parcourent le monde pour faire entendre la voix du mouvement climat.</p>
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<p class="quote">Cette volonté de maîtriser et de canaliser le discours des activistes était particulièrement palpable lors du point presse organisé en amont de l’évènement Activism Works</p>
</blockquote>
<p>Flanqués de conseillers en communication et d’attachés de presse, leurs interventions publiques sont soigneusement préparées. En racontant son expérience lors de l’évènement TED Countdown à Édimbourg en 2021, l’activiste écossaise Lauren MacDonald se souvient ainsi de la séance de « coaching » qui précéda son intervention. Pendant quatre heures, se souvient-elle, « on a planifié, mot pour mot, ‘ce que j’allais dire’. [Les organisateurs] voulaient couper beaucoup de ce que j’avais prévu d’exposer. »<sup class="footnote">16</sup> Cette volonté de maîtriser et de canaliser le discours des activistes était particulièrement palpable lors du point presse organisé en amont de l’évènement Activism Works : interviews exclusifs et minutés avec une poignée de médias triés sur le volet, interdiction absolue de d’interviewer Greta Thunberg avant la conférence de presse, sélection des journalistes et des questions par la modératrice… Comme le résume, dépité, un journaliste de l’émission Quotidien présent au Chatelet, « pour les médias, ça devient de plus en plus difficile d’approcher ces jeunes activistes célèbres. »<sup class="footnote">17</sup></p>
<h2>Retour au Châtelet</h2>
<p>L’évènement lui-même est particulièrement révélateur de cet effort d&rsquo;usurpation du mouvement climat. Outre ses figures iconiques, il s’agissait désormais de s’approprier le terme « activisme climat ». Dans son discours introductif, et pour planter le décor, Sophie Lambin offrit sa définition de l’activisme climatique. Être activiste, nous explique-t-elle, c’est moins un engagement qu’un état d’esprit. C’est « oser se soucier profondément [care deeply] au-delà de nos personnes, de nos amis et de nos cercles familiaux. » Du PDG au citoyen lambda, nous sommes tous, en quelques sortes, des activistes climat en puissance.</p>
<p>La présence sur scène, aux côtés de Vanessa Nakate et d’autres activistes, d’Alexandra Palt participa à cet effort d’appropriation et de (ré)interprétation du terme « activisme climat ». Dans son intervention, Palt, qui n’est autre que la Directrice RSE de L’Oréal et la Directrice de la Fondation L’Oréal, se présenta comme une « corporate activist » dont la mission était de « contester, jour après jour, l’approche TINA [There Is No Alternative] [et] poser les questions difficiles ». « Je ne travaille pas, nous explique-t-elle, dans une entreprise parfaite. Mais je travaille pour une boîte qui est décidée à faire de chaque jour un jour meilleur. » Avant de conclure, « je veux remercier tous les activistes dans la salle et sur scène car vous me donnez de l’espoir. Je veux aussi vous rendre de l’espoir en disant que nous sommes en train de bouger et de plus en plus d’entreprises vont rejoindre le mouvement. Vos efforts ne sont pas vains. »</p>
<p>Le cadrage de la discussion, les questions posées par la modératrice… Tout était fait pour que les activistes présentes sur la scène du Châtelet entérinent cette vision aseptisée de l’activisme climatique. Lorsqu’on lui demande pourquoi elle s’engage pour le climat, Greta Thunberg rétorque « je suis quelqu’un. Je peux faire quelque chose. Nous pouvons tous faire quelque chose ». L’activisme c’est « une question de vie ou de mort » ajoute Camille Etienne. C’est « rester en vie ». C’est « sauver la vie sur Terre » abonde Isabelle Ferreras. « Tout le monde doit être engagé dans cette lutte » renchérit Mitsi Jonelle Tan. En mettant l’accent sur les motivations et les parcours personnels des activistes, les organisateurs entretiennent une vision binaire et dépolitisée de leur engagement. La vie contre la mort. La vérité contre le mensonge. Le bien contre le mal. L’action contre l’inaction. Ils renforcent une vision binaire qui réduit l’activisme climatique à une simple posture morale. Ce faisant, ils le vident de son potentiel subversif et le mettent au service de leur projet de transition bas carbone : le capitalisme vert.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>A propos de l&rsquo;auteur :</strong></p>
<p>Edouard Morena est Maître de conférence en science politique au University of London Institute in Paris (ULIP). Il est notamment l&rsquo;auteur de <em>Fin du monde et petits fours. Les ultra-riches face à la crise climatique</em> (La Découverte, 2023), ainsi que de <em>Le coût de l&rsquo;action climatique</em> (Croquant, 2018). Il a par ailleurs co-dirigé l&rsquo;ouvrage <em>Just Transitions</em> (Pluto Press, 2020, avec Dunja Krause et Dimitris Stevis) et <em>Globalisaing The Climate</em> (Routledge, 2017, avec Stefan Aykut et Jean Foyer).</p>
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		<title>« C’est pour la sauvegarde de la vie elle-même que nous devons maintenant lutter. »</title>
		<link>https://antipolis.info/cest-pour-la-sauvegarde-de-la-vie-elle-meme-que-nous-devons-maintenant-lutter/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Claudio Brenni]]></dc:creator>
		<pubDate>Mon, 11 Dec 2023 12:24:56 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Ce discours est aujourd’hui intéressant à relire à plus d’un titre. D’abord parce qu’il atteste de l’ancienneté des préoccupations écologiques au plus haut niveau – national et international. En effet, comme le remarque la pourtant très libérale et réactionnaire Margaret Thatcher, « C&#8217;est la perspective d&#8217;endommager de façon irréversible l&#8217;atmosphère, les océans, la Terre elle-même [&#8230;]</p>
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]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p>Ce discours est aujourd’hui intéressant à relire à plus d’un titre. D’abord parce qu’il atteste de l’ancienneté des préoccupations écologiques au plus haut niveau – national <em>et</em> international. En effet, comme le remarque la pourtant très libérale et réactionnaire Margaret Thatcher, « C&rsquo;est la perspective d&rsquo;endommager de façon irréversible l&rsquo;atmosphère, les océans, la Terre elle-même » qui est jeu. C’est donc un discours à lire à la lumière des décennies de négociations qui vont suivre…</p>
<p>Ensuite, parce qu’il témoigne de la tension, déjà opérante au sein du régime climatique, entre poursuite des activités économiques dans le cadre du marché, d’une part, et préservation du vivant, d’autre part – au point de laisser transparaître certaines failles du sacro-saint dogme de la croissance ! Des lacunes toutefois bien vite oubliées. Le marché et la croissance restent le modèle de référence – logique puisqu’« il n’y a pas d’alternative » – et celle-ci devra donc apporter des solutions là où elle a causé des dégâts. En cela, les propos de Margaret Thatcher préfigurent les futures notions de « développement durable » et de « croissance verte », épouvantails destinés à faire taire les critiques un peu trop appuyées de la croissance.</p>
<p>Et c’est cet étrange mélange des genres qui permet à la « Dame de fer » de soutenir que « C&rsquo;est pour la sauvegarde de la vie elle-même que nous devons maintenant lutter », allant jusqu’à faire un parallèle avec l’effondrement de sociétés anciennes (Mésopotamie, île de Pâques) , tout en réaffirmant par ailleurs le dogme : les économies « doivent continuer à grandir et se développer ». Alors oui, cela doit se faire dans le cadre d’une croissance saine , « qui ne pille pas la planète aujourd&rsquo;hui et laisse à nos enfants le soin de régler ses conséquences demain ». Mais rien n’est dit sur les modalités que doit prendre cette nouvelle croissance, sinon qu’elle doit financer les dégât qu’elle engendre… Bien que reconnaissant le rôle prépondérant que doit jouer la science qu&rsquo;elle peut apporter dans la connaissance des enjeux environnement : c’est à l’industrie et au marché d’apporter les réponses nécessaires. En effet, s’il n’y pas d’alternative, alors mieux vaut avoir une confiance aveugle dans les mécanismes du marché pour répondre aux dérèglements planétaires provoqués par les activités humaines.</p>
<p>Enfin, parce que c’est au travers de ce grand écart intellectuel opéré par les partisans du néolibéralisme que l’on peut relire les négociations environnementales internationales depuis les années 1980 jusqu’à aujourd’hui. Les paroles prononcées par Margaret Thatcher à la tribune des Nations Unies présagent en effet l’approche qui sera être choisie au niveau international et annoncent ce faisant la diplomatie climatique à venir. Malgré le niveau élevé d’attentes suscité par le Sommet de la Terre de Rio, trois ans plus tard, le marché – au travers d’instruments comme l&rsquo;échange de crédit carbone –, la croissance et la technologie seront les mécanismes imposés par la diplomatie pour répondre aux défis écologiques.</p>
<p>Avec quel résultat : la planète dépasse aujourd’hui les 420 ppm de CO2 dans l’atmosphère<sup class="footnote">1</sup> ; la biosphère fait face à la sixième grande extinction<sup class="footnote">2</sup> ; la perspective d’un effondrement global annoncée dans le rapport Meadows<sup class="footnote">3</sup> est à nouveau agitée par la communauté scientifique<sup class="footnote">4</sup> ; et le fossé riches-pauvres structure globalement les émissions de CO2 générées par les activités humaines – les 10% les plus riches étant responsables de 50 % des émissions, ces mêmes 10 % qui devraient changer de manière radicale leur mode de vie et qui, aujourd’hui, pèsent de tout leur poids dans les processus décisionnels nationaux et internationaux pour préserver le statut quo.</p>
<p><em>Nous reproduisons ci-après le discours dans son intégralité.</em></p>
<p>&nbsp;</p>
<blockquote style="font-size: 18px;"><p><code>« C'est avec grand plaisir que je reviens à la tribune de cette assemblée. Lorsque j'y ai parlé, il y a quatre ans, à l'occasion du quarantième anniversaire des Nations Unies, le message que d'autres et moi-même avions donné avait été d'encourager l'Organisation à jouer le grand rôle qui lui revenait.</code></p>
<p><code>Parmi tous les défis auxquels la communauté mondiale a dû faire face depuis quatre ans, il y en a un qui est ressorti plus clairement que tout autre tant par son urgence que par son importance. Je veux parler de la menace qui pèse sur notre environnement mondial. Je voudrais saisir cette occasion de m'adresser à l'Assemblée générale pour parler de ce sujet uniquement.</code></p>
<p><code>Au cours de son voyage historique dans les mers du Sud à bord du <span style="text-decoration: underline;">Beagle</span>, Charles Darwin est, un matin de novembre 1835, descendu à terre à l'ouest de Tahiti. Après avoir pris son petit déjeuner, il est monté sur une colline à la recherche d'un point élevé d'où observer le Pacifique environnant. Le spectacle lui est apparu comme un tableau : un ciel bleu, un lagon bleu et des vagues qui se brisaient sur les récifs de corail. C'est en le regardant du haut de cette colline qu'il a commencé à formuler sa théorie sur l'évolution du corail. Cent cinquante-quatre ans après la visite de Darwin à Tahiti, nous n'avons pas appris beaucoup plus que ce qu'il a découvert alors.</code></p>
<p><code>Et si Charles Darwin avait pu, non seulement escalader une colline mais s'envoler vers les cieux dans une des navettes spatiales? Qu'aurait-il appris, en observant notre planète de cette altitude, de la vue lunaire qu'il avait de cette anomalie étrange et merveilleuse dans notre système solaire qu'est la Terre? Certes, nous avons beaucoup appris sur notre environnement en le regardant de l'espace, mais rien n'a eu sur nous un effet plus profond que les deux faits suivants.</code><code></code></p>
<p><code>Premièrement, comme l'a dit le savant britannique, Fred Hoyle, bien avant que les voyages spatiaux ne soient une réalité, "Une fois que nous aurons une photo de la Terre prise de l'extérieur… une nouvelle idée plus puissante qu'aucune autre dans l'histoire sera lancée." Cette idée si puissante est la reconnaissance de notre héritage commun sur cette planète. Nous savons maintenant plus que jamais auparavant que nous portons des fardeaux communs, que nous avons des problèmes communs et que nous devons y faire face par une action commune.</code></p>
<p><code>Deuxièmement, tandis que nous voyageons à travers l'espace, que nous frôlons une planète morte après l'autre, nous nous retournons vers notre terre et y voyons une infime tache de vie dans un vide infini. C'est la vie même, incomparablement précieuse, qui nous distingue des autres planètes. C'est la vie elle-même - la vie humaine, les innombrables espèces de notre planète - que nous détruisons gratuitement. C'est pour la sauvegarde de la vie elle-même que nous devons maintenant lutter.</code></p>
<p><code>Depuis 40 ans, la tâche principale des Nations Unies a été de ramener la paix là où il y avait la guerre, le réconfort là où était la détresse, la vie là où était la mort. La lutte n'a pas toujours été couronnée de succès. Il y a eu des années d'échec. Mais les récents événements ont apporté la promesse d'une aube nouvelle, un nouvel espoir. Les relations entre les nations occidentales et l'Union soviétique et ses alliés, longtemps gelées par la méfiance et l'hostilité, ont commencé à se détendre.</code></p>
<p><code>En Europe, cette année, la liberté s'est mise en marche.</code></p>
<p><code>En Afrique australe - en Namibie et en Angola -, les Nations Unies ont réussi à faire entrevoir de meilleures perspectives de mettre fin à la guerre et un début de prospérité.</code></p>
<p><code>En Asie du Sud-Est, également, nous osons espérer que la paix sera restaurée après des décennies de combats.Tandis que les dangers politiques classiques - la menace de l'anéantissement mondial, les guerres régionales - semblent diminuer, nous avons tous récemment pris conscience d'un autre danger insidieux qui est, à sa façon, tout aussi menaçant que les périls plus familiers dont la diplomatie internationale s'occupe depuis des siècles. C'est la perspective d'endommager de façon irréversible l'atmosphère, les océans, la Terre elle-même.</code></p>
<p><code>Sans doute des changements majeurs se sont-ils produits dans le climat et l'environnement de la Terre au cours de siècles antérieurs, alors que la population mondiale n'était qu'une fraction de ce qu'elle est actuellement. Les causes en sont attribuables à la nature elle-même: changements dans l'orbite terrestre; changements dans la quantité de rayonnements émis par le soleil; effets du plancton dans l'océan; processus volcaniques. Nous pouvons observer tous ces changements, et même en prévoir quelques-uns. Mais nous n'avons pas le pouvoir de les empêcher ou de les maîtriser.</code></p>
<p><code>Ce que nous faisons maintenant au monde - en dégradant la surface des terres, en polluant les eaux et en ajoutant à l'air à un rythme sans précédent des gaz créant un effet de serre - est tout à fait nouveau dans l'expérience de la Terre. C'est l'homme et ses activités qui modifient l'environnement de notre planète de façons nuisibles et dangereuses.</code></p>
<p><code>Nous pouvons trouver des exemples dans le passé. Nous pouvons même conclure que c'est l'engorgement de l'Euphrate qui a fait fuir l'homme du paradis terrestre. Nous avons également l'exemple de la tragédie de l'île de Pâques, où des gens venus de la mer ont trouvé une forêt vierge. Peu à peu la population a atteint plus de 9 000 âmes, et l'environnement a fini par être détruit au fur et à mesure que les habitants devaient abattre les arbres. Ils se sont alors battus pour les maigres ressources qui restaient, et la population est vite tombée à quelques centaines de personnes qui n'avaient même pas assez de bois pour construire les bateaux sur lesquels ils auraient pu s'enfuir.</code></p>
<p><code>La différence maintenant réside dans l'importance des dommages que nous causons. </code></p>
<p><code>Nous constatons une large augmentation de la quantité de gaz carbonique dans l'atmosphère. Cette augmentation annuelle est de l'ordre de 3 milliards de tonnes et la moitié du carbone émis depuis la révolution industrielle se trouve toujours dans l'atmosphère.</code></p>
<p><code>En même temps, nous constatons la destruction, à un rythme accéléré, des forêts tropicales qui sont les seules capables d'éliminer le gaz carbonique de l'atmosphère. Chaque année, une superficie de forêt égale à la surface entière du Royaume-Uni est détruite. Si nous continuons à ce rythme, d'ici à l'an 2000 nous aurons éliminé 65 des forêts dans les zones tropicales humides. Les conséquences de cette déforestation deviennent de plus en plus manifestes quand on sait que les forêts tropicales absorbent 10 fois plus de carbone que les forêts des zones tempérées.</code></p>
<p><code>Nous savons également que des dommages considérables sont causés à la couche d'ozone par la production de halons et de chlorofluoroalcanes (CFC). Mais du moins avons-nous reconnu que la réduction et, en fin de compte, l'arrêt des émissions de CFC sont des moyens propres à éliminer le risque d'accumulation de gaz qui cause l'effet de serre. Il est vrai que personne ne serait ici s'il n'y avait cet effet de serre. Il nous donne l'atmosphère humide qui soutient la vie sur la Terre. Nous avons besoin de l'effet de serre, mais dans des proportions adéquates.</code></p>
<p><code>Par-dessus tout, notre environnement est menacé par le nombre effarant de gens qui, à leur tour, s'entourent de plantes et d'animaux. Quand je suis née, la population mondiale se chiffrait à environ 2 milliards. Mon petit-fils va grandir dans un monde où elle dépasse 6 milliards.</code></p>
<p><code>En termes percutants, la principale menace à notre environnement est, de plus en plus, la population et ses activités: les terres qu'elle cultive toujours plus intensivement; les forêts qu'elle abat ou qu'elle brûle; les flancs de montagnes qu'elle dénude; les combustibles fossiles qu'elle brûle; les fleuves et les mers qu'elle pollue.</code></p>
<p><code>Cela veut dire que, dorénavant, les changements risquent d'être plus fondamentaux et plus répandus que jusqu'à présent. La mer autour de nous change; l'atmosphère au-dessus de nous change, et cela modifie le climat mondial, ce qui pourrait changer de fond en comble notre mode de vie. Cette perspective est une nouvelle composante dans les affaires humaines. Ses incidences se comparent à celles de la découverte de la fission atomique. Au vrai, ses conséquences pourraient être plus extraordinaires encore.</code></p>
<p><code>Nous ne cessons d'apprendre du nouveau sur ces changements de notre environnement. Les scientifiques du Polar Institute de Cambridge et de la British Antarctic Survey sont à la fine pointe de la recherche et dans l'Arctique et dans l'Antarctique, et nous mettent en garde contre les dangers plus graves encore qui nous menacent. Je vais citer un passage d'une lettre que j'ai reçue il y a deux semaines d'un savant britannique à bord d'un navire dans l'océan Antarctique:</code></p>
<p><code>"Dans les régions polaires, nous voyons ce qui pourrait être les premiers indices de changements climatiques provoqués par l'homme. Les données que nous recevons de la baie de Halley et des instruments de bord du navire sur lequel je me trouve montrent que nous entrons dans une ère d'appauvrissement de la couche d'ozone, pire peut-être que tous les autres, qui annule complètement la remontée constatée en 1988. Les données les plus basses enregistrées à bord n'atteignaient en septembre que 150 unités Dobson pour un contenu d'ozone total, par rapport à 300 pour la même saison dans une année normale."</code></p>
<p><code>Bien sûr, c'est un appauvrissement extrêmement grave.</code></p>
<p><code>Ce savant fait état aussi d'un amincissement sensible de la glace marine et écrit que, dans l'Antarctique,</code></p>
<p><code>"Nos données confirment que la glace de première année, qui forme le gros de la nappe glaciale marine, est extraordinairement mince et ne pourrait probablement subir un réchauffement atmosphérique marqué sans fondre. Cette glace marine", poursuit-il, "sépare l'océan de l'atmosphère sur une superficie de plus de 30 millions de kilomètres carrés. Elle réfléchit la plupart des radiations solaires qui la frappent, ce qui contribue à rafraîchir la surface de la Terre. Si cette superficie était réduite, le réchauffement de la Terre serait accéléré par l'absorption supplémentaire de radiations par l'océan.</code></p>
<p><code>La leçon de ces processus polaires", poursuit-il, "c'est que les changements écologiques et climatiques provoqués par l'homme risquent d'atteindre une phase de croisière ou de dérapage… , et peuvent être irréversibles."</code></p>
<p><code>Voilà les observations de l'un des savants qui effectuent des recherches à ce sujet à bord d'un bateau.</code></p>
<p><code>Ce sont des observations qui donnent à réfléchir et qui ont amené mon correspondant à avancer l'idée intéressante d'une Veille polaire mondiale, parmi d'autres observations du système climatique mondial qui nous permettront de comprendre.</code></p>
<p><code>Nous avons également de nouvelles preuves scientifiques venant d'un domaine tout à fait différent : les forêts tropicales. Comme elles peuvent évaporer des quantités considérables de vapeur d'eau et de gaz et de particules qui contribuent à la formation des nuages, les forêts permettent de rafraîchir leurs propres régions et de les maintenir humides en formant une sorte de pare-soleil de nuages blancs qui réfléchissent la lumière et en provoquant la pluie qui les nourrit.</code></p>
<p><code>Une récente étude du Bureau britannique de la météorologie sur la forêt tropicale humide de l'Amazonie montre que la déforestation à grande échelle pourrait réduire le niveau des pluies et, partant, influer directement sur le climat. L'expérience passée nous montre que, s'il n'y a pas d'arbres, il n'y a pas de pluie, et, sans pluie, il n'y a pas d'arbres.</code></p>
<p><code>La preuve est là. Les dommages sont causés à l'heure actuelle. Que peut faire la communauté internationale pour y remédier?</code></p>
<p><code>Dans certains domaines, c'est avant tout aux nations ou aux groupes de nations qu'il incombe de prendre des mesures. Je songe, par exemple, à des mesures de lutte contre la pollution des rivières - et nombre d'entre nous ont pu constater que les poissons reviennent dans les rivières. Je songe à des mesures d'amélioration des méthodes agricoles - une bonne gestion qui rende au sol les éléments nutritifs nécessaires au lieu d'abattre et de raser les forêts, ce qui a endommagé et dégradé tant de terres dans certaines régions du monde. Et je songe à l'utilisation de l'énergie nucléaire qui, en dépit de l'attitude de ceux qu'on appelle les Verts, est la forme d'énergie la plus écologiquement sûre.</code></p>
<p><code>Mais le problème des changements climatiques mondiaux nous touche tous, et les mesures pour y remédier ne seront efficaces que si elles sont prises au niveau international.</code></p>
<p><code>Rien ne sert de se quereller pour savoir qui est responsable ou qui doit payer. Il y a des régions entières de notre planète qui pourraient connaître la sécheresse et la famine si les pluies et les moussons devaient changer du fait de la destruction des forêts et de l'accumulation des gaz qui provoquent l'effet de serre.</code></p>
<p><code>Nous devons regarder en avant, non en arrière. Nous ne saurons remédier à ces problèmes que grâce à un vaste effort international de coopération.</code></p>
<p><code>Avant d'agir, nous avons besoin de la meilleure analyse scientifique possible. Sinon, nous risquons d'aggraver la situation. Il faut que la science soit la lumière qui guidera nos pas dans la bonne direction.</code></p>
<p><code>Le Royaume-Uni a assumé la tâche de coordonner une telle évaluation dans le cadre du Groupe intergouvernemental de l'évolution du climat, évaluation qui sera à la disposition de tous au moment où la deuxième Conférence mondiale sur le climat se réunira l'an prochain. Mais cela ne nous mènera pas au-delà d'un certain point. Le rapport ne pourra nous dire où frapperont les cyclones, qui sera inondé, ni combien il y aura de périodes de sécheresse et quelle en sera la gravité. Nous devrons pourtant connaître les réponses à ces questions s'il faut que nous nous adaptions à l'évolution future du climat. Ceci signifie que nous devons étendre notre capacité d'établir des maquettes et de prévoir les changements climatiques. Nous pouvons essayer nos techniques et nos méthodes en voyant si elles auraient prévu avec succès les changements climatiques précédents pour lesquels nous avons des données historiques.</code></p>
<p><code>La Grande-Bretagne compte un certain nombre d'experts éminents dans ce domaine et je suis heureuse de pouvoir annoncer à l'Assemblée que le Royaume-Uni va créer un nouveau centre de prévision de l'évolution du climat, sous l'impulsion duquel nous nous efforcerons d'améliorer notre capacité de prévision. Le centre fournira également les installations électroniques perfectionnées dont les hommes de science ont besoin et il sera ouvert aux experts du monde entier, particulièrement en provenance des pays en développement, qui pourront venir au Royaume-Uni et contribuer à ce travail vital.</code></p>
<p><code>Cependant, ce n'est pas seulement la science mais aussi l'économie qui doit être bonne. Ceci signifie d'abord que nous devons avoir une croissance économique suivie afin de susciter les ressources indispensables pour défrayer la protection de l'environnement; mais ce doit être une croissance qui ne pille pas la planète aujourd'hui et laisse à nos enfants le soin de régler ses conséquences demain.Deuxièmement, nous devons lutter contre la tendance simpliste de blâmer l'industrie multinationale moderne pour les dommages subis par l'environnement. Loin d'être coupable, c'est à l'industrie que nous devons confier la tâche de chercher et de trouver des solutions. C'est l'industrie qui mettra au point des produits chimiques de remplacement sains pour les réfrigérateurs et la climatisation de l'air. C'est l'industrie qui inventera des matières plastiques biodégradables. C'est l'industrie qui trouvera les moyens de traiter les polluants et de rendre inoffensifs les déchets nucléaires, et de nombreuses sociétés ont déjà d'importants programmes de recherche à ce sujet. Les multinationales doivent planifier à long terme. Il n'y aura ni profit ni satisfaction pour qui que ce soit si la pollution continue de détruire notre planète.</code></p>
<p><code>Au fur et à mesure que la population prend conscience des exigences de l'environnement, elle se tourne de plus en plus vers des produits qui ne portent pas atteinte à l'ozone et d'autres qui sont écologiquement sains. Le marché même agit en tant que correcteur : les nouveaux produits se vendent et ceux qui ont provoqué des dommages écologiques disparaissent des marchés. En outre, en répandant largement ces nouveaux produits, l'industrie permettra aux pays en développement d'éviter beaucoup d'erreurs que nous, pays industrialisés de plus longue date, avons commises.</code></p>
<p><code>Nous ne devrions jamais oublier que les libres marchés sont un moyen qui sert une fin. Ils compromettraient leur objectif si, par leur production, ils endommageaient davantage la qualité de la vie par la pollution qu'ils n'augmentaient le bien-être par la production de biens et services.</code></p>
<p><code>C'est donc sur la base d'une science saine et d'uns économie, rationnelle que nous devons édifier le cadre solide d'une action internationale. Ce n'est pas de nouvelles institutions que nous avons besoin. Il faut plutôt que nous renforçons et améliorions celles qui existent déjà, notamment l'Organisation météorologique mondiale (OMM) le Programme des Nations Unies pour l'environnement (PNUE). Le Royaume-Uni a récemment plus que doublé sa contribution au PNUE. Nous prions instamment les autres pays, qui ne l'ont pas encore fait et qui sont en mesure de le faire, d'agir de même.</code></p>
<p><code>Les organes centraux des Nations Unies, tels que l'Assemblée générale, doivent également être saisis d'un problème qui touche pratiquement tous les aspects de leurs activités et qui les toucheront encore davantage à l'avenir. La tâche la plus urgente au niveau international est la négociation d'un cadre de convention de l'évolution du climat, qui doit être une sorte de guide de bonne conduite pour toutes les nations. Nous en avons heureusement un modèle dans les mesures déjà prises pour protéger la couche d'ozone. La Convention de Vienne de 1985 et le Protocole de Montréal de 1987 ont posé des jalons dans le droit international. Ils avaient pour but de prévenir plutôt que de guérir simplement un problème écologique global.</code></p>
<p><code>Je pense que nous devrions chercher à avoir une convention sur l'évolution globale du climat qui soit prête au moment où la Conférence mondiale sur l'environnement et le développement se réunira en 1992. Celle-ci sera l'une des conférences les plus importantes que les Nations Unies n’aient jamais tenues. J'espère que nous accepterons tous la responsabilité de respecter ce calendrier. La Conférence de 1992 fait déjà, en effet, l'objet de débats entre de nombreux pays dans beaucoup d'endroits. J'attire particulièrement l'attention sur les débats importants que les membres du Commonwealth ont eus sous la présidence du Premier Ministre de la Malaisie à notre récente réunion des chefs de gouvernement du Commonwealth à Kuala Lumpur.</code></p>
<p><code>Toutefois, un cadre de travail ne suffit pas. Il faudra y inscrire des engagements spécifiques, c'est-à-dire, en langage diplomatique, des protocoles, sur les différents aspects de l'évolution du climat. Ces protocoles doivent être contraignants et il faut qu'il y ait des régimes efficaces pour les superviser et en suivre l'application. S'il en était autrement, ces nations qui acceptent et respectent les accords environnementaux, augmentant ainsi leurs frais industriels, sortiraient perdantes au plan de la concurrence avec ceux qui n'adhèrent pas à ces accords. La négociation de certains de ces protocoles sera sans aucun doute difficile, et aucun problème ne suscitera plus de difficultés que la nécessité de contrôler les émissions de gaz carbonique, principales coupables, à l'exception des vapeurs d'eau, de l'effet de serre. Nous ne pouvons rester à ne rien faire, mais les mesures que nous prenons doivent se fonder sur une analyse scientifique appropriée de l'effet des différents gaz et de la manière dont on peut les réduire. Dans le passé, on a eu tendance à résoudre un problème, quitte à en aggraver d'autres. Le Royaume-Uni propose donc que nous prolongions le rôle du Groupe intergouvernemental de l'évolution du climat après la présentation de son rapport l'an prochain, de façon à ce qu'il puisse servir de base scientifique autorisée à la négociation de ce protocole et d'autres accords. Nous pourrons alors fixer des objectifs en vue de réduire les gaz à effet de serre et décider de la mesure dans laquelle chaque pays devrait contribuer à cette tâche. Nous pensons qu'il est important de faire cela de manière à permettre à toutes nos économies de continuer de grandir et se développer.</code></p>
<p><code>Le défi que posent à nos négociateurs des questions de ce genre est aussi grand que celui de l'élaboration de n'importe quel traité de désarmement. Le Groupe intergouvernemental doit poursuivre sa tâche, et nous ne devons pas nous laisser détourner du but par des arguments qui nous divisent et sont stériles. Nous n'en avons pas le temps.</code></p>
<p><code>Avant de laisser ce domaine où il est nécessaire d'agir au plan international, je voudrais lancer un appel en faveur d'une autre convention globale, d'une convention qui préserverait la variété infinie des espèces, végétales et animales, qui vivent sur notre planète. Les forêts tropicales contiennent la moitié des espèces du monde, de sorte que leur disparition serait une double perte. Il est étonnant mais vrai que notre civilisation, dont l'imagination a atteint les frontières de l'univers, ne sache pas, à la près, combien il y a d'espèces sur la terre. Ce que nous savons, c'est que nous les perdons à un rythme alarmant, de trois à 50 chaque jour selon certaines estimations, et que ce sont des espèces qui pourraient sans doute nous aider à faire reculer les frontières de la science médicale. Nous devrions agir ensemble pour préserver ce précieux patrimoine.</code></p>
<p><code>Toutes les nations devront apporter leur propre contribution à l'effort global. C'est pourquoi je tiens à dire à l'Assemblée comment la Grande-Bretagne entend y contribuer, soit en améliorant sa propre performance nationale dans le domaine de la protection de l'environnement, soit en fournissant une aide aux autres, et je vais le faire en quatre points.</code></p>
<p><code>Premièrement, nous allons installer au cours des mois à venir un système global de limitation de la pollution destiné à traiter toutes les sortes de pollution industrielle, que ce soit dans l'air, sous l'eau ou sur terre. Nous encourageons l'industrie britannique à mettre au point de nouvelles techniques afin de nettoyer l'environnement et de minimiser la quantité de déchets qu'elle produit, et nous avons l'intention de recycler 50 de nos déchets domestiques d'ici à la fin du siècle.</code></p>
<p><code>Deuxièmement, nous allons décider, l'année prochaine, de notre ordre du jour écologique pour les 10 ans à venir. Il portera sur l'énergie, les transports, l'agriculture, l'industrie autant de domaines qui touchent à l'environnement.</code></p>
<p><code>En ce qui concerne l'énergie, nous nous sommes déjà fixés pour objectif un programme de 2 milliards de livres destiné à réduire les émissions de pluies acides provenant de nos centrales électriques. Nous allons étudier de plus près le rôle joué par les sources de combustibles non fossiles, y compris nucléaires, dans la production d'énergie. Notre législation la plus récente exige que les sociétés qui fournissent de l'électricité encouragent l'efficience énergétique.</code></p>
<p><code>Pour ce qui est des transports, nous allons rechercher les moyens de renforcer les contrôles sur les émissions provenant des véhicules et de mettre au point des moteurs plus économiques qui est une bien meilleure solution à long terme que les pots catalytiques, s'agissant des émissions de gaz carbonique et de l'effet de serre. Nous avons déjà réduit les taxes sur l'essence à faible teneur en plomb afin d'encourager son utilisation. C'est un exemple de la façon dont on peut stimuler le marché pour encourager des pratiques écologiques saines. Nous verrons si nous pouvons appliquer ces mêmes méthodes dans d'autres domaines.</code></p>
<p><code>En ce qui concerne l'agriculture, nous savons que las fermiers ne doivent pas seulement produire des aliments - ce dont ils s'acquittent très efficacement - mais qu'ils doivent aussi préserver la beauté du patrimoine précieux que constituent nos campagnes. Nous les incitons donc à choisir des méthodes moins intensives et à préserver l'écologie des habitants naturels. Nous plantons de nouveaux arbres et de nouvelles forêts. C'est ainsi que ces 10 dernières années ont été marquées en Grande-Bretagne par une augmentation de 50 des plantations d'arbres. Nous avons aussi pour objectif de réduire l'emploi d'engrais chimiques dans les sols et de prendre des mesures pour régler les problèmes complexes causés par la présence de nitrate dans l'eau. Tout cela s'inscrit dans le cadre de notre programme sur 10 ans qui ira jusqu'à la fin de ce siècle.</code></p>
<p><code>Troisièmement, nous avons augmenté les crédits alloués à la recherche sur les problèmes écologiques mondiaux. J'ai déjà parlé du centre sur les changements climatiques que nous allons créer. En outre, nous apportons notre soutien à nos propres scientifiques, et en particulier à l'Etude britannique sur l'Antarctique qui contribue si utilement aux expériences sur la circulation mondiale dans les océans, ainsi qu'aux expéditions de notre navire de recherche, baptisé à juste titre le "Charles Darwin". Nous avons également fourni davantage de crédits aux programmes de surveillance par satellite du climat et de l'environnement de l'Agence spatiale européenne.</code></p>
<p><code>Quatrièmement, nous aidons des pays plus pauvres à faire face à leurs problèmes écologiques par le biais de notre programme d'aide. Nous allons apporter une aide toute particulière à la gestion et à la préservation des forêts tropicales. Nous aidons déjà 20 pays et avons récemment signé des accords avec l'Inde et le Brésil. Je peux annoncer aujourd'hui que nous nous engageons dans les trois années à venir à dégager encore une somme de 100 millions de livres bilatéralement pour les activités liées aux forêts tropicales, principalement dans le cadre du plan d'action pour les forêts tropicales.</code></p>
<p><code>Telles sont les quatre lignes directrices que s'est fixée la Grande-Bretagne.</code></p>
<p><code>Le défi écologique auquel doit faire face le monde entier appelle de sa part une réaction équivalente. Tous les pays seront concernés et aucun ne peut y échapper. Nous devons travailler par l'intermédiaire de cette organisation et de ses institutions pour aboutir à des accords à l'échelon mondial sur les moyens de prévenir les conséquences de changements climatiques, de l'appauvrissement de la couche d'ozone et de la disparition d'espèces rares. Nous avons besoin d'un programme d'action réaliste et d'un calendrier non moins réaliste. Tous les pays doivent y contribuer, et les pays industrialisés doivent aider davantage ceux qui ne le sont pas. La tâche qui nous attend sera longue et ardue. Nous devons nous y atteler avec l'espoir que nous réussirons et sans redouter l'échec.</code></p>
<p><code>J'ai commencé mon intervention en évoquant Charles Darwin et ses travaux sur la théorie de l'évolution et l'origine des espèces. Ses expéditions furent parmi les points forts de la découverte scientifique. Elles ont été entreprises à un moment ou les hommes et les femmes étaient de plus en plus convaincus qu'ils pouvaient non seulement comprendre la nature, mais qu'ils pouvaient aussi la maîtriser. Aujourd'hui, nous avons appris à être plus humbles et respectueux de l'équilibre de la nature. Mais il est une autre conviction héritée de l'époque de Darwin qui devrait nous aider à aller de l'avant: la foi dans la raison et la méthode scientifique. La raison est un don particulier de l'humanité. Elle nous permet de comprendre la structure du noyau, elle nous donne les moyens d'explorer les cieux, elle nous aide à vaincre la maladie. Il faut maintenant utiliser notre raison pour trouver les moyens de vivre en harmonie avec la nature et non pas de la dominer.</code></p>
<p><code>À la fin d'un livre qui a aidé bien des jeunes à comprendre qu'ils étaient les gardiens de notre planète, son auteur américain cite l'un de nos plus grands poèmes anglais, "Paradis perdu" de Milton. Lorsqu'Adam dans ce poème s'interroge sur les mouvements des cieux, l'archange Raphaël refuse de répondre. </code></p>
<p><code>"Qu'il parle", dit-il,</code><br />
<code>"Le Créateur dans sa très grande magnificence, qui a fait œuvre</code><br />
<code>Si grandiose, et son royaume est si étendu,</code><br />
<code>Que l'homme sait qu'il n'y vit pas seul,</code><br />
<code>Un palais trop grand pour lui,</code><br />
<code>Dont il occupe une si petite partie, et le reste</code><br />
<code>Réservé à des usages que le Seigneur connaît bien mieux que personne."</code></p>
<p><code>Nous avons besoin de notre raison pour comprendre aujourd'hui que nous ne sommes pas, que nous ne devons pas essayer d'être les maîtres de l'univers. Nous ne sommes pas les seigneurs, nous sommes les créatures du Seigneur, les dépositaires de cette planète, chargés aujourd'hui de préserver la vie elle-même, de préserver la vie dans tout ce qu'elle a de mystérieux et de merveilleux.Puissions-nous tous être égaux devant cette tâche. »</code></p>
<p>&nbsp;</p></blockquote>
<p><span class="link-title">Discours adressé à la 44e session de l’Assemblée Générale des Nations Unies, New York le 8 novembre 1989, pas Margaret Thatcher. Version Sténographique A/44/PV.48. Digitalisé la Dag Hammmarskjöld Library.</span></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>L’article <a href="https://antipolis.info/cest-pour-la-sauvegarde-de-la-vie-elle-meme-que-nous-devons-maintenant-lutter/">« C’est pour la sauvegarde de la vie elle-même que nous devons maintenant lutter. »</a> est apparu en premier sur <a href="https://antipolis.info">Antipolis</a>.</p>
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			</item>
		<item>
		<title>There is no alternative</title>
		<link>https://antipolis.info/there-is-no-alternative/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Claudio Brenni]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 07 Dec 2023 18:26:06 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Article]]></category>
		<category><![CDATA[biodiversité]]></category>
		<category><![CDATA[capitalisme]]></category>
		<category><![CDATA[climat]]></category>
		<category><![CDATA[libéralisme]]></category>
		<category><![CDATA[réchauffement climatique]]></category>
		<category><![CDATA[Régulation]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Il n’y a pas d’alternative. On connaît la sinistre formule de Margaret Thatcher, alors première ministre du Royaume-Uni, laquelle caractérise assez bien sa profession de foi pour le « marché », seule et unique façon d’organiser l’économie : il n’y a pas d’autre solution. Point. Plus tard, après la chute de l’Union soviétique, la confiance [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>Il n’y a pas d’alternative. On connaît la sinistre formule de Margaret Thatcher, alors première ministre du Royaume-Uni, laquelle caractérise assez bien sa profession de foi pour le « marché », seule et unique façon d’organiser l’économie : il n’y a pas d’autre solution. Point. Plus tard, après la chute de l’Union soviétique, la confiance montait encore d&rsquo;un cran. A un point tel qu’un Francis Fukuyama pouvait, dans un ouvrage retentissant, aller jusqu’à envisager la « fin de l’histoire ». Le régime libéral restait seul maître à bord. C’était le « point final de l’évolution idéologique de l’humanité »<sup class="footnote">1</sup>.</p>
<p>L’histoire – et l’actualité – est pourtant riche de ces mouvements qui, à travers le monde, ont tenté de résister, de lutter pour proposer des « alternatives », précisément, aux trajectoires imposées par le pouvoir dominant. Une histoire qui montre que la situation écologique à laquelle nous sommes confronté.es aujourd’hui est le fruit de rapports de force, que d’autres choix auraient pu être faits et que c’est en connaissance de cause que nos sociétés se sont engagées dans la trajectoire mortifère dont nous avons hérité, comme le montre les travaux de l&rsquo;historien François Jarrige. A ce sujet, ce dernier fait d&rsquo;ailleurs l&rsquo;observation suivante : « écrire l’histoire de ces plaintes, ce n’est pas désarmer le présent en montrant la vacuité ou l’éternel échec de la critique. C’est au contraire proposer un détour par quelques expériences passées, oubliées et méprisées, afin d’offrir des voies pour renouveler la critique sociale et décoloniser nos imaginaires. Le passé nous apprend […] que les évidences du présent se sont construites en permanence en disqualifiant d’autres trajectoires possibles »<sup class="footnote">2</sup>. Plus que jamais d&rsquo;actualité, donc, c&rsquo;est cette Histoire qui rejaillit aujourd&rsquo;hui comme un retour de flamme, un passé toujours plus présent dont nous commençons seulement à sentir les conséquences, alors que, au même moment, le temps s&rsquo;étire devant nous, vertigineux, dessinant les contours d&rsquo;un avenir qui s&rsquo;assombrit à mesure que notre incapacité à trouver des alternatives plonge toujours un peu plus le système Terre dans l&rsquo;instabilité &#8211; et condamne les générations pour les siècles à venir. Un constat résumé dans une formule lapidaire par le chercheur Andreas Malm : « Une éternité se joue maintenant »<sup class="footnote">3</sup>.</p>
<p>Après plus de trente ans de négociations internationales lourdement orientées par le credo néolibéral, où en est-on aujourd&rsquo;hui ? Les émissions<sup class="footnote">4</sup> ont continué de grimper en flèche : 354 ppm, en 1992, quand le monde saluait avec enthousiasme la Convention Cadre des Nations Unies sur les changements climatiques ; 364 ppm, en 1997, alors que les Etats s’accordaient à Kyoto sur un protocole de réduction des émissions ; 380 ppm en 2005, lorsque le protocole entrait enfin en vigueur, sans les Etat-Unis qui refuseront de le ratifier ; la barre des 400 ppm était dépassée en 2015, quand, au Bourget, la diplomatie internationale sabrait le champagne pour fêter le fameux Accord de Paris ; un record de 423 ppm est atteint en 2023, au moment où, pour la première fois, une COP sera dirigée par le PDG de l&rsquo;une des plus grandes sociétés nationales au monde d&rsquo;extraction d’énergies fossiles, la Abu Dhabi National Oil Company. La confiance – l’arrogance ? – des grands industriels est au zénith. Pour rappel, avant l’industrialisation du monde, la concentration de CO2 dans l’atmosphère avoisinait de 280 ppm. Elle a donc connu une croissance de presque 50 % depuis l’industrialisation, dont plus de la moitié depuis le début des négociations climatiques<sup class="footnote">5</sup> &#8211; comme en témoigne la courbe ci-contre<sup class="footnote">6</sup>.</p>
<p>Trente ans de diplomatie, trente ans de politiques néolibérales, trente ans de « progrès » technologiques. Et une courbe des émissions qui n’a cessé d’augmenter, pendant que, dans le même temps, la biodiversité s’effondrait. Difficile d’y voir autre chose qu’un échec cuisant du marché et de sa diplomatie. Autrement dit, le modèle néolibéral, sa croissance économique déréglementée, ses technologies et les objectifs de protection de l’environnement sont profondément incompatibles<sup>7</sup>. Or, dès le début des années 1970, les chercheurs et chercheuses à l’origine du Rapport Meadows avertissaient dirigeant.es et industriels du monde occidental de l’impossibilité d’une croissance infinie, et mettaient en garde contre le tout technologique pour répondre aux dégâts engendrés par cette dernière – sous peine d’effondrement planétaire du système.</p>
<p>C’est pourtant le modèle néolibéral qui s’est imposé : sa croissance, ses privatisations, ses dérégulations et son marché. La pensée à court terme a triomphé, avec ses logiques de gains immédiats et les conséquences que l’on sait. Le pouvoir des multinationales atteint des sommets.</p>
<p>Prisonniers d’une conception du monde, les dirigeant.es sont incapables de contrôler des secteurs industriels dont l’activité menace pourtant les conditions de la vie sur Terre, à commencer par le climat et la biodiversité. Et, comme le montrent nombre de publications sur ce site (cf. « Laissez-faire »), lorsqu’apparaissent de timides efforts de régulation, les industriels développent des trésors de créativité pour défendre produits et profits : campagnes de désinformation médiatique, corruption de chercheur.euses, lobbyisme, diffamation de scientifiques, petits complots<sup class="footnote">8</sup> ne sont que quelques-unes des stratégies employées par le secteur privé pour lutter contre les tentatives de régulation du tabac, des énergies fossiles, de la pharma ou encore de l’agrochimie. Le statut quo est préservé. Les profits des majors du pétrole aussi. En dernière instance, le marché et la technologie sauront bien nous sauver ?</p>
<p>La boucle est bouclée. Genre de prophétie autoréalisatrice, à force de marteler qu’il n’y pas d’autre solution que le marché, nos sociétés et nos imaginaires semblent devenus totalement prisonniers du tout puissant marché et contemplent le spectacle de la désolation à venir offert par l’économie néolibérale et son cortège de technologies salvatrices. Le capitalisme est mort, vive le capitalisme ?</p>
<p>S’il s’agit bien là de la seule alternative, envisagée à l’échelle de la biosphère, on peine à se dire qu’elle résiste à l’épreuve du temps. Idéologie mortifère, le modèle néolibéral a fait long feu. Si nous entendons préserver les conditions d’habitabilité de la Terre, il est grand temps d&rsquo;explorer les alternatives ignorées, les idées nouvelles, de sortir des sentiers battus, de remettre au goût du jour des manières de voir écartées par le tout puissant marché, de cesser d’envisager le monde sous les seuls prismes du marché et du « progrès » technologique. « <em>There is no alternative</em> » ? En effet, il n’y pas d’autre solution, si nous voulons préserver les conditions d&rsquo;habitabilité de la Terre, il faudra changer de système.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>antipolis, décembre 2023.</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>le pouvoir des mots : « écoterrorisme ou « résistance écologiste »</title>
		<link>https://antipolis.info/le-pouvoir-des-mots-ecoterrorisme-ou-resistance-ecologiste/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[alex]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 21 Apr 2023 14:46:19 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Article]]></category>
		<category><![CDATA[communication]]></category>
		<category><![CDATA[propagande]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur, a qualifié les récentes manifestations anti-bassines à Sainte-Soline en France « d’écoterrorisme », terme repris, voire assumé par d’autres figures du gouvernement depuis. Néanmoins, l’expression interroge : les dégradations de biens et les confrontations entre les activistes et les forces de l’ordre relèvent-elles bien d’« écoterrorisme » ? Plutôt que proposer une réponse juridique à cette [&#8230;]</p>
<p>L’article <a href="https://antipolis.info/le-pouvoir-des-mots-ecoterrorisme-ou-resistance-ecologiste/">le pouvoir des mots : « écoterrorisme ou « résistance écologiste »</a> est apparu en premier sur <a href="https://antipolis.info">Antipolis</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p>Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur, a qualifié les récentes manifestations anti-bassines à Sainte-Soline en France <a href="https://www.lefigaro.fr/actualite-france/deux-sevres-la-mobilisation-se-poursuit-contre-les-bassines-a-sainte-soline-20221030">« d’écoterrorisme »</a>, terme repris, voire assumé par <a href="https://www.francetvinfo.fr/economie/emploi/metiers/agriculture/manifestation-anti-bassines-le-mot-ecoterrorisme-ne-me-gene-pas-assure-le-ministre-de-l-agriculture_5461276.html">d’autres figures du gouvernement depuis</a>. Néanmoins, l’expression interroge : les dégradations de biens et les confrontations entre les activistes et les forces de l’ordre relèvent-elles bien d’« écoterrorisme » ?</p>
<p>Plutôt que proposer une réponse juridique à cette question, cet article vise à questionner le sens politique de la dénomination « écoterrorisme ». Les lecteurs et lectrices sont invité·e·s à faire un pas de côté et réfléchir à l’importance des mots employés en contexte, dont le pouvoir est amplifié selon la position sociale du locuteur. Il ne s’agit pas de nier la terreur à laquelle mène le terrorisme ni de se positionner sur la nature violente de l’évènement, mais d’interroger sa lecture politique à travers le procédé de dénomination. Comme le souligne le sociologue <a href="https://www.seuil.com/ouvrage/langage-et-pouvoir-symbolique-pierre-bourdieu/9782757842034">Pierre Bourdieu</a>, le langage est porteur d’un pouvoir symbolique.</p>
<h2>Le choix du « mot-symptôme » : l’acte politique de dénomination</h2>
<p>Le choix du terme « écoterrorisme » pour nommer l’action portée par les militant·e·s écologistes n’est pas anodin. Il est un <a href="https://journals.openedition.org/mots/22403">« mot symptôme »</a> d’après la terminologie de Patrick Charaudeau, c’est-à-dire « un mot qui est chargé sémantiquement par le contexte discursif dans lequel il est employé et par la situation dans laquelle il surgit ».</p>
<p>Les mots sont des contenants d’idées, de symboles, et d’images qui modèlent et déterminent la forme de ce que nous pensons. Nommer un phénomène n’est pas neutre, chaque mot renvoyant à une interprétation de la réalité, à un imaginaire particulier, à un point de vue <em>situé</em>. Autrement dit, le répertoire sémantique choisi pour désigner le phénomène en question est déjà chargé de sens, parce que bien souvent, il lui préexiste. Ainsi, les mots participent à la construction du sens apposé sur le phénomène. En tant que contenants, ils proposent une lecture spécifique de l’évènement. En France, le « terrorisme », au-delà d’une catégorie juridique, renvoie à un imaginaire bien spécifique (figure de l’<a href="https://www.researchgate.net/publication/339752790_Radicalisation_de_l%27adversaire_a_l%27ennemi">ennemi intérieur</a> qui commet des attentats). Son champ sémantique est ici élargi et mis en rapport avec l’activisme écologiste, façonnant en conséquence les représentations sociales.</p>
<p>Comme l’indique <a href="https://www.fayard.fr/sciences-humaines/ce-que-parler-veut-dire-9782213012162">Pierre Bourdieu</a>, le statut de l’énonciateur joue également un rôle déterminant : le terme « écoterrorisme » est employé par une figure d’autorité étatique, le ministre de l’Intérieur, dont le rôle est notamment l’encadrement de la violence physique légitime (forces de police entre autres). La dénomination opérée légitime l’action répressive menée à l’encontre des manifestant·e·s, en même temps qu’elle décrédibilise et invisibilise le discours écologiste.</p>
<h2>Terrorisme ou résistance : frontière symbolique</h2>
<p>Qu’en serait-il si l’action menée par les écologistes à Sainte-Soline avait été qualifiée de « résistance écologiste » ?</p>
<p>Le sociologue et philosophe <a href="https://journals.openedition.org/lectures/14656">Gérard Rabinovitch</a> rappelle que les notions de « résistance » et de « terrorisme », en principe antagonistes et dont la frontière ne devrait pas être floue, appartiennent pourtant, aujourd’hui, à la même catégorie sémantique politique. Sans glisser dans un relativisme qui consisterait à envisager les deux notions de façon absolument symétrique, on peut noter que les « résistant.es » comme les « terroristes » déploient une violence politique, et que l’étiquetage dont ils font l’objet est <em>radicalement</em> différent selon que leurs revendications et les moyens déployés sont considérés comme justes (moraux) ou injustes (immoraux) à un moment <em>t</em>.</p>
<p>Comme l’ont souligné <a href="https://journals.openedition.org/lectures/3784">Annie Collovald et Brigitte Gaiti</a>, le sens attribué à des actions et la narration dont elles font l’objet ne sont pas figés dans le temps. Ainsi, certaines actions collectives violentes peuvent être a posteriori célébrées, légitimées, voire romantisées (Révolution française, mai 68), quand d’autres sont requalifiées et délégitimées (relecture de la collaboration sous le régime de Vichy, colonialisme).</p>
<p>En parallèle, si on cherche à saisir le sens que les acteurs donnent à l’étiquette qui leur est apposée, on assiste à un flagrant contraste. Par exemple, ce qui est dénommé « terrorisme indépendantiste » correspond aussi à ce qui est vécu et revendiqué comme une juste <em>résistance</em> contre une autorité étatique jugée illégitime. On peut penser, dans les années 1960, au Front de Libération du Québec qui a déployé une violence politique au nom de la <a href="https://popups.uliege.be/1374-3864/index.php?id=1196">liberté territoriale</a>, politique et économique du Québec, contre l’hégémonie canadienne britannique. À l’époque, Charles de Gaulle avait d’ailleurs soutenu la cause indépendantiste en <a href="https://www.charles-de-gaulle.org/wp-content/uploads/2017/03/Discours-de-Montreal.pdf">proclamant</a> « Vive le Québec libre ! »</p>
<p>Dans une approche <a href="https://www.cairn.info/la-construction-sociale-de-la-realite--9782200621902.htm">constructiviste</a>, on suggère alors qu’un acte politique n’est pas éthique en soi, mais est désigné comme tel au sein d’un contexte sociohistorique, c’est-à-dire selon un ensemble d’indicateurs géographiquement et historiquement situés. La diversité des qualificatifs en fonction des points de vue témoigne de leur caractère politique : terroriste ici et aujourd’hui, résistant là-bas et demain, militant ou combattant ; l’imaginaire convoqué dans le discours est différent selon là où on se place.</p>
<h2>Le langage et les représentations</h2>
<p>On a vu que dans le discours, ce que représente la radicalité, le terrorisme ou la violence politique est <em>relatif</em>, dépendant des normes en vigueur dans une société donnée à une époque précise. Ainsi, comme le précisent <a href="https://www.cairn.info/violences-politiques--9782200616878.htm">Xavier Crettiez et Nathalie Duclos</a> :</p>
<blockquote><p>« Il semble indispensable de penser la violence dans son contexte et de parvenir à la resituer dans ses espaces géographiques comme sociaux et politiques. La violence est toujours relationnelle et ne prendra sens qu’à travers le rapport de force qu’elle institue ou qu’elle traduit. » (p. 20)</p></blockquote>
<p>Pour analyser la construction sémantique d’un problème public, il importe de replacer les termes dans leur contexte. Ici, on peut parler d’une <a href="https://theconversation.com/debat-qui-a-peur-des-etudes-feministes-et-antiracistes-a-luniversite-190940">panique morale</a> autour de ce qui est nommé <a href="https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/09/02/un-ensauvagement-de-la-societe-les-etudes-montrent-elles-une-relative-stabilite-de-la-delinquance-depuis-quinze-ans_6050650_3224.html">« l’ensauvagement de la société »</a> selon l’expression employée en 2020 par Gérald Darmanin, justifiant la mise en place de politiques sécuritaires.</p>
<p>Cette rhétorique légitime à tout prix la prévention des risques et la gestion policière des problèmes sociaux en s’appuyant sur l’élaboration de figures dangereuses menant, <em>in fine</em>, à la stigmatisation de certaines franges de la population.</p>
<p>En <a href="https://www.cairn.info/outsiders--9782864249184.htm">sociologie de la déviance</a>, on considère que l’entreprise de labellisation (tracer la frontière entre l’activiste <em>modéré·e</em> et l’activiste <em>radical·e</em>) est un enjeu de pouvoir, en ce qu’elle détermine la frontière entre les idéologies et pratiques politiques légitimes, et celles qui ne le sont pas.</p>
<p>Dans le discours politique, on observe également une tendance à l’homogénéisation des individus présents aux manifestations anti-bassines à Sainte-Soline, tous désignés comme ultraviolents, ainsi qu’une apparente absence de réflexion autour de leurs revendications. En effet, les discours politiques et médiatiques n’ont pas, ou très peu, évoqué l’incidence écologique des bassins de rétention sabotés par les militant·e·s (monopolisation de l’eau par l’agro-industrie, conséquences sur la biodiversité, évaporation de l’eau stagnante). Le message porté par les catégorisé·e·s « déviant·e·s » est rendu hors de propos.</p>
<p>S’interroger sur le pouvoir des mots donne également l’occasion de poser la question de la légitimité éventuelle de la cause défendue, toujours considérée comme étant juste aux yeux de ceux et celles qui la commettent, et injuste ou insuffisamment juste par ses détracteurs.</p>
<p>&nbsp;</p>
<hr />
<p><a href="https://theconversation.com/profiles/lucile-dartois-1390506">Lucile Dartois</a>, Doctorante en cotutelle à l&rsquo;Université de Lorraine (en psychologie, laboratoire Interpsy, axe GRC) et à l&rsquo;Université du Québec à Montréal (département de sociologie), <em><a href="https://theconversation.com/institutions/universite-de-lorraine-2158">Université de Lorraine</a></em></p>
<p>Cet article est republié à partir de <a href="https://theconversation.com">The Conversation</a> sous licence Creative Commons.</p>
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		<title>les journalistes, l&#8217;écologie et le capitalisme</title>
		<link>https://antipolis.info/les-journalistes-lecologie-et-le-capitalisme/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[alex]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 17 Mar 2023 15:28:32 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Article]]></category>
		<category><![CDATA[capitalisme]]></category>
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		<category><![CDATA[Laissez-faire]]></category>
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		<category><![CDATA[réchauffement climatique]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Pourtant, l’idée selon laquelle l’accumulation illimitée du capital sur une planète aux ressources naturelles limitées est un principe non seulement amoral mais irrationnel. Cette idée semble même faire l’unanimité, des écologistes les plus radicaux (on pense ici à André Gorz) aux défenseurs de l’environnement les plus disposés à jouer le jeu capitaliste (par exemple Yann [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>Pourtant, l’idée selon laquelle l’accumulation illimitée du capital sur une planète aux ressources naturelles limitées est un principe non seulement amoral mais irrationnel. Cette idée semble même faire l’unanimité, des écologistes les plus radicaux (on pense ici à André Gorz) aux défenseurs de l’environnement les plus disposés à jouer le jeu capitaliste (par exemple Yann Arthus-Bertrand ou Nicolas Hulot).</p>
<p>On pourrait ainsi s’attendre à ce que les journalistes en charge de l’actualité environnementale entreprennent ne serait-ce que d’interroger le caractère plausible d’un capitalisme qui serait respectueux des environnements naturels. S’il arrive à certains d’entre eux, nous le verrons, de ne pas prendre pour acquise la capacité affichée du marché à di-gérer les questions environnementales, l’immense majorité des journalistes amenés à traiter d’environnement adhère à la doxa du « capitalisme vert ».</p>
<h2>Illustrations faussement neutres et célébrations du « green business »</h2>
<p>L’écriture journalistique suppose, dans les médias généralistes, de raconter des histoires pour illustrer l’actualité et les questions de société qu’elle soulève. Les journalistes entendent ainsi rendre « concernants » et concrets ces problèmes afin d’intéresser un public le plus large et diversifié possible. En matière d’environnement, ces cadrages qui font la part belle à l’intime, à l’empathie, aux images fortes et aux beaux récits, se traduisent bien souvent par des reportages ou des articles qui parlent des conséquences des prédations environnementales.</p>
<blockquote>
<p class="quote">« [&#8230;] plus les journalistes parlent du problème climatique, plus ils parlent de ses conséquences au détriment de ses causes et solutions. »</p>
</blockquote>
<p>S’ajustant aux logiques du champ journalistique – dont on sait qu’il est depuis une trentaine d’années sous l’emprise de puissantes logiques commerciales – les journalistes racontent la perturbation des écosystèmes, le désarroi de certaines espèces animales face aux transformations de leurs milieux naturels, ou, plus rarement, les impacts de ces pollutions sur l’homme, sa santé et ses activités économiques. Nos analyses sur le traitement médiatique des enjeux climatiques en France ont ainsi montré que plus les journalistes parlent du problème climatique, plus ils parlent de ses conséquences au détriment de ses causes et solutions<sup class="footnote">1</sup>.</p>
<p>Cette tendance à illustrer les problèmes plutôt qu’à les expliquer n’est pas neutre, contrairement aux apparences. En écartant des discussions légitimes les motifs des nuisances environnementales, les journalistes les inscrivent dans l’ordre du fatal, de la catastrophe ou de l’accidentel et n’inclinent donc pas à penser ces dégradations comme le résultat des modes de production orientés vers la maximisation des profits.</p>
<p>Quand ils évoquent des responsables, les journalistes stigmatisent généralement quelques industriels – parfois jugés inconscients et irresponsables – ou renvoient à cette catégorie anonyme et insaisissable : « les activités humaines ». En se situant tantôt au niveau du cas particulier (i.e. le mouton noir industriel présenté comme l’exception devant confirmer la règle de la responsabilité sociale et environnementale des entreprises), tantôt au niveau de l’universel, les journalistes évacuent du champ du pensable environnemental la question des relations entre la mécanique capitaliste et la détérioration des écosystèmes.</p>
<p>Ils peuvent alors s’engouffrer dans la célébration du « green business » (pour reprendre l’intitulé de l’émission « écolo » de BFM TV). Dans le droit fil du succès de l’expression « développement durable » consacrée il y a vingt ans lors du sommet de Rio, c’est depuis quelques années au tour des labels « croissance verte » ou « économie verte » de faire florès auprès des professionnels de l’information. Ces derniers annoncent, expliquent, parfois discutent et généralement banalisent les mécanismes de marché censés régler – bien souvent à grand renfort de géo-ingénierie ou autres « ingénieries écologiques »<sup class="footnote">2</sup> – les problèmes environnementaux.</p>
<p>N’ayant pas forcément conscience qu’ils légitiment de la sorte la mise sous tutelle économique des politiques environnementales, les journalistes relatent les discussions d’experts dont les petits désaccords sur les modes de taxation, les bourses de quotas ou les crédits fiscaux, masquent l’ampleur de leur accord, tacite mais fondamental, sur ce mouvement d’intégration de la contrainte environnementale au logiciel néolibéral.</p>
<p>Mais si la grande majorité des journalistes n’estime pas utile de questionner la compatibilité des rationalités marchandes avec l’écologie, c’est également parce qu’il va de soi pour eux que le capitalisme ne peut être remis en cause au nom de l’environnement.</p>
<h2>Une adhésion réflexe à l’idéologie dominante</h2>
<p>La force de cet impensé tient avant tout aux liens viscéraux que les journalistes, comme un grand nombre de responsables politiques et d’intellectuels, nouent avec l’idéologie de l’accumulation illimitée du capital et des profits. Profondément enfouis dans leur for intérieur, les principes capitalistes (rentabilité, rapidité, concurrence, compétitivité, flexibilité, responsabilité individuelle, présentisme ou encore consensus, fluidité, factualité et « neutralité ») leur apparaissent comme légitimes et incontournables.</p>
<p>Cette adhésion irréfléchie au cadre capitaliste se perçoit bien dans la conception que les journalistes ont de ceux qui valorisent d’autres modes de développement et d’organisation des sociétés que celui structuré autour des piliers du capitalisme (dont, soit dit en passant, la forme néolibérale est sans doute la plus aboutie).</p>
<p>Rares, ces reportages ou articles présentent généralement l’alternative écologique sur le registre de l’exotisme ou de l’expérience originale et sympathique. Ainsi, le 17 septembre 2007 sur France 2, David Pujadas annonce un reportage visant non pas à présenter les arguments et motivations politiques de ces «  militants de l’environnement (qui) poussent leur conviction jusqu’au bout  », mais à se demander s’il s’agit d’une « nouvelle utopie ou (d’une) tendance profonde  », la réponse étant contenue dans la question.</p>
<p>Ce type de traitement – qui confine ces pratiques et organisations alternatives à des singularités atypiques dépourvues de toute réflexion cohérente et consistante – a pour effet de rendre leur démultiplication impensable. En creux, cela revient à affirmer que le modèle capitaliste est indépassable, d’autant que le jeu se jouerait désormais à l’échelle de la planète.</p>
<p>Cette médiatisation condescendante des alternatives au capitalisme est également un symptôme de la difficulté des professionnels de l’information à élargir l’horizon du pensable au-delà des remparts du capital et de la forteresse des profits. Car la disqualification implicitement contenue dans la façon dont ils dépeignent ces autres modes d’organisation sociale n’est pas intentionnelle. Et c’est en cela qu’elle est d’autant plus solide dans la mesure où elle est le fruit de dispositions solidement arrimées, lesquelles sont de plus en plus souvent renforcées au cours de la formation de ces journalistes.</p>
<p>Ces derniers sont en effet toujours plus nombreux à passer par le lissage des écoles de journalisme où la « culture » qui est valorisée, aussi générale soit-elle, ne s’acoquine que très occasionnellement avec des courants de pensée alternatifs.</p>
<h2>Quête de légitimité et subordination aux sources officielles</h2>
<p>En matière environnementale, l’univers intellectuel des journalistes est principalement constitué d’ouvrages dits d’expertise. Écrits par des scientifiques ou des ingénieurs, ces textes ne sont pas destinés à expliciter les causes politiques et économiques des problèmes environnementaux. Et lorsqu’ils sont le fait d’économistes, leurs propos et propositions ont plus souvent pour postulat l’irréductibilité du système capitaliste que son possible dépassement par une autre matrice sociale<sup class="footnote">3</sup>.</p>
<p>Le conformisme médiatique ambiant n’est donc pas le fait du seul champ journalistique. Il se façonne avant tout à travers un ensemble de relations au sein duquel l’accès à la dignité suppose de ne pas contester imprudemment un modèle qui permettrait au plus grand nombre d’accéder au confort, au bonheur ou à une espérance de vie plus longue.</p>
<p>Tout se passe en effet comme si le capitalisme était le seul régime capable d’améliorer le bien-être général dont les critères gagneraient d’ailleurs à être explicités dans tous leurs tenants et aboutissants. En effet, ce qui est présenté comme un progrès au service du bonheur de tou-te-s implique parfois le malheur de beaucoup (cf. encore les polémiques récentes à propos des ouvriers bangladais.), peut engendrer des nuisances environnementales à moyen ou long terme pas toujours bien anticipées (que l’on songe ici à l’amiante ou aux antennes relais) et, dans les faits, ne profite bien souvent qu’à une minorité (cf. par exemple les coûts du TGV qui rend ce mode de transport souvent inaccessible pour les membres des classes inférieures voire moyennes). Reste qu’aller contre le sens de ce courant idéologique, c’est – pour un journaliste – prendre le risque de se discréditer tant auprès des sources officielles qu’auprès de ses confrères.</p>
<p>Les sources autorisées faisant toujours autorité, un article ou un reportage sur une actualité environnementale a d’autant plus de chances d’être valorisé au sein d’une rédaction qu’il s’appuie sur des sources officielles – ministère, agences, collectivités ou experts d’État (sur le poids des sources autorisées dans la fabrique de l’information, nous renvoyons aux travaux d’Aeron Davis<sup class="footnote">4</sup>). Avec les scientifiques, ce sont bien ces acteurs que l’on rencontre le plus souvent dans les productions journalistiques traitant d’environnement. Or il est peu probable qu’un journaliste donnant la parole à un représentant de l’État, lequel (en l’état actuel des choses) est par définition un promoteur du « capitalisme vert », en vienne, dans le même texte, à exposer un point de vue dénonçant les « limythes » de la « croissance verte » ou de « l’ingénierie écologique » pour suggérer de questionner la viabilité environnementale du capitalisme.</p>
<p>Sommés d’entretenir de bonnes relations avec les sources officielles, les journalistes se trouvent cantonnés à ce qui est dicible du point de vue des acteurs dominants. En d’autres termes, ils ne peuvent pas vraiment médiatiser des points de vue que ceux-ci jugeraient inconcevables.</p>
<blockquote>
<p class="quote">Pour devenir médiatique, pour devenir un objet de gouvernement majeur, la cause écologique a ainsi dû abandonner une de ses principales ambitions idéologiques, celle consistant à montrer pourquoi le capitalisme est une réalité insoutenable, une réalité à dépasser, une réalité redevenue utopie.</p>
</blockquote>
<p>Ces logiques de censures invisibles sont sans doute particulièrement prégnantes en matière d’écologie dans la mesure où la préoccupation environnementale a fait l’objet de stigmates ayant pu freiner sa légitimation. Il y a encore quelques années, le journaliste soucieux d’environnement était associé tantôt au romantique ami des bêtes, tantôt à l’utopiste barbu ayant erré sur les causses du Larzac. Pour gagner en reconnaissance, les journalistes en charge des dossiers environnementaux ont donc dû défaire cette réputation. Pour cela, ils se sont justement appuyés sur ces sources officielles, lesquelles souffraient également d’un manque de crédit symbolique.</p>
<p>Cet anoblissement de l’écologie – qui s’est précipité à la fin des années 1990 – s’est accompagné d’un gommage des critiques politiques découlant des diagnostics annonçant la dégradation profonde et rapide de la planète. Pour devenir médiatique, pour devenir un objet de gouvernement majeur, la cause écologique a ainsi dû abandonner une de ses principales ambitions idéologiques, celle consistant à montrer pourquoi le capitalisme est une réalité insoutenable, une réalité à dépasser, une réalité redevenue utopie.</p>
<h2>Des postures journalistiques en voie d’extinction</h2>
<p>La mise en conformité de l’écologie avec les cadres de pensée légitimes dans les champs politique et médiatique ne fait toutefois pas consensus au sein des professionnels des médias. Elle est surtout le fait de journalistes qui sont arrivés sur cette spécialité moins par conviction que parce qu’on leur a proposé.</p>
<p>Ces nouveaux entrants dans le journalisme environnemental se révèlent moins sensibles aux enjeux politiques de l’écologie que les journalistes ayant délibérément choisi de couvrir ce domaine, mais plus soucieux qu’eux de faire valoir leur spécialisation. Ce faisant, ils se détournent des sources militantes et donc des conceptions non-marchandes du monde portées par ces acteurs.</p>
<p>Cela n’empêche bien entendu pas ces journalistes de médiatiser, ça et là, des réalités inacceptables du point de vue environnemental. L’article intitulé « La vie gâchée des objets » et publié dans l’édition du 28 octobre 2012 de Libération offre un bon exemple de dénonciation médiatique des dérives du capitalisme. La journaliste s’indigne des principes de l’obsolescence programmée en reprenant notamment des cas étudiés dans le documentaire « Prêt à jeter »<sup class="footnote">5</sup>. Elle en vient ainsi à plaider pour un retour à un bon sens qui serait désormais en perdition : « Et, soyons fous, pourquoi ne pas concevoir dès le départ des articles durables ? ».</p>
<p>Mais le bon sens écologique ne semble pas, ici comme ailleurs, être en mesure de rivaliser avec le bon sens économique. Plutôt qu’un encouragement à lutter pour imposer ce qui semble aller de soi étant donné l’état de la planète, l’article prend une toute autre position. Son auteure préfère rappeler le lecteur à l’ordre politico-économique des organisations supranationales et des groupes de pression, le tout mâtiné d’une pointe de moralisation à l’égard des excès consuméristes : « Le combat contre l’obsolescence programmée, moteur du redressement productif cher à Montebourg ? Voilà qui serait révolutionnaire. Mais rien ne pourra se faire sans le concours de Bruxelles, où la Commission européenne explore des pistes (comme le chargeur de portable universel) en se heurtant au lobbying des fabricants. Ni sans celui des consommateurs. A quand la fin des adorations nocturnes devant les Apple Stores à chaque nouvel accouchement d’un objet mort-né ? »</p>
<p>La censure n’est jamais totale et les points de vue critiques ne sont pas totalement absents des médias généralistes. Il faut toutefois se méfier de ces coups d’éclat dénonciateurs dont le caractère occasionnel a plus pour effet de désamorcer la critique que d’amorcer une nouvelle vision des rapports entre le capitalisme et la protection de l’environnement. Loin de s’inscrire dans des rubriques pouvant garantir une visibilité régulière aux opinions contestant le cadre capitaliste, les articles et reportages relayant épisodiquement ces visions ont vraisemblablement pour conséquence d’apaiser les mécontentements – en leur offrant de temps à autre une tribune pouvant jouer un rôle cathartique – tout en maintenant, du fait de cette non routinisation, les alternatives aux marges de ce qui est (« sérieusement ») envisageable.</p>
<p>Cette logique du « on ne peut pas ne pas en parler, il faut donc en parler mais pas trop » contribue aux mécanismes d’ « endogénéisation d’une partie de la critique » (Boltanski, Chiapello, 1999, p. 69), qui permettent aux logiques capitalistes d’évoluer sans cesse en contournant, en désarmant, voire en intégrant la contestation.</p>
<p>Face à l’arrivée de journalistes séduits par le « capitalisme vert » ainsi qu’à la folklorisation des alternatives aux logiques marchandes, les postures (i.e. des attitudes régulières) mettant à distance la doxa capitaliste deviennent bien rares dans les médias généralistes. Elles n’ont toutefois pas entièrement disparu. Hervé Kempf, diplômé de l’IEP de Paris dans les années 1980 et co-fondateur en 1989 du mensuel Reporterre, représente aujourd’hui une espèce certes en voie d’extinction dans le champ médiatique mais qui continue d’alimenter la diversité des opinions et le pluralisme de l’information.</p>
<p>Journaliste environnement au Monde depuis 1998, il parvient à exprimer des positions contestant l’impérialisme des hérauts du marché. Si, pour défendre ses opinions, il privilégie la publication d’essais<sup class="footnote">6</sup>, il lui arrive aussi d’exposer ses points de vue dans son journal comme avec cette chronique de l’édition du Monde du 1er mars 2010 intitulée « L’imposture croissanciste ». Hervé Kempf y invite ses lecteurs à douter des discours faisant de la croissance économique l’objectif ultime de toute action politique.</p>
<p>Plus, il en pointe deux mirages pour mieux rappeler l’urgence de ne plus faire passer l’écologie après l’économie : « La croyance dans les bienfaits de la croissance est-elle un dogme ? Je laisse ce point à la sagacité des lecteurs. En tant qu’objecteur de croissance, notons que deux illusions animent les croissancistes (…) Eh oui : on créera plus d’emplois en accordant plus d’importance à l’écologie. Encore faut-il reconnaître la gravité du changement climatique et la crise écologique. »</p>
<p>S’ils pèsent peu numériquement, les journalistes qui comme M. Kempf s’affranchissent de la doxa capitaliste ont en revanche un poids symbolique qui n’est pas négligeable. Par les sources ou références qu’ils mobilisent et donc par l’orientation qu’ils donnent à leurs productions, ces journalistes rappellent que d’autres points de vue existent et méritent d’être considérés avec sérieux. Ils montrent qu’un autre journalisme est possible.</p>
<h2>Les faux semblants de l’objectivité journalistique</h2>
<p>Cette autre manière de concevoir la production de l’information se caractérise par le souci de ne jamais cesser d’interroger un système de croyances dominant, en l’occurrence le capitalisme. Ce refus de considérer comme définitive cette idéologie relève d’une préoccupation éthique consistant à ne pas se satisfaire du prêt-à-penser déversé par les intellectuels organiques du néolibéralisme. Une telle posture vient ainsi signaler en creux les faux semblants de l’objectivité dont se targuent la plupart des journalistes.</p>
<blockquote>
<p class="quote">Lorsqu’un journaliste fait valoir, conformément à sa culture professionnelle, son objectivité [&#8230;] il convient donc de lui demander s’il serait prêt à détacher l’actualité de l’arrière-plan capitaliste auquel elle est quasi systématiquement adossée.</p>
</blockquote>
<p>Car peut-on être objectif tout en étant pensé par l’esprit du capitalisme, ou pour le dire autrement, tout en proposant des analyses encastrées dans le dogme de la concurrence libre et non faussée ? De même que pour penser l’État, il faut s’affranchir de la pensée d’État<sup class="footnote">7</sup>, pour comprendre les sociétés capitalistes le plus objectivement possible, ne faut-il pas se défaire des catégories d’analyse et modes de raisonnement capitalistes ?</p>
<p>À bien des égards, ne pas remettre en cause l’esprit du capitalisme, c’est le considérer pour acquis et donc prendre parti en sa faveur. Lorsqu’un journaliste fait valoir, conformément à sa culture professionnelle, son objectivité – parce qu’il croise ses sources, vérifie son information et rend visible des points de vue divergents – il convient donc de lui demander s’il serait prêt à détacher l’actualité de l’arrière-plan capitaliste auquel elle est quasi systématiquement adossée. Si la réponse est négative, il y a tout lieu d’être perplexe quant à son objectivité.</p>
<p>Ce que révèle la médiatisation des enjeux environnementaux, c’est donc surtout la dépendance des professionnels de l’information à la doxa capitaliste. Or cet attachement ne leur permet pas d’aborder objectivement les problèmes qu’ils rendent visibles. S’ils veulent être le « contre-pouvoir » qu’ils prétendent constituer, alors les journalistes ne doivent-ils pas avoir le courage de questionner leurs convictions les plus profondes, celles qui les empêchent de voir que d’autres visions du monde existent en dehors de l’étroit moule capitaliste ? N’est-ce pas à ce prix qu’ils pourront penser autrement les causes des problèmes en général et de la destruction de la nature en particulier ?</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>A propos de l&rsquo;auteur<br />
</strong></p>
<p>Jean-Baptiste Comby est sociologue, Maître de conférences en Sciences de l&rsquo;information et de la communication à l&rsquo;Université Paris 2 Panthéon-Assas. Il est notamment l&rsquo;auteur de <em>La question climatique. Genèse et dépolitisation d&rsquo;un problème public </em>(Raisons d&rsquo;agir, 2015).</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>“Vitamins Inc.”, où la florissante entente des grands laboratoires</title>
		<link>https://antipolis.info/vitamins-inc-ou-la-florissante-entente-des-grands-laboratoires/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[alex]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 24 Feb 2023 11:50:26 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>L’ampleur du complot laisse perplexe. Pendant dix ans, les dirigeants de quelques-uns des plus grands laboratoires pharmaceutiques du monde se sont rencontrés secrètement dans des suites d’hôtel et en marge de conférences internationales. Quand les enquêteurs fédéraux se faisaient trop curieux, ils se réunissaient au domicile de cadres supérieurs européens. Travaillant en étroite collaboration au [&#8230;]</p>
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]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p><span class="not_fr_quote" lang="la"><span class="italique">L’ampleur du complot laisse perplexe. Pendant dix ans, les dirigeants de quelques-uns des plus grands laboratoires pharmaceutiques du monde se sont rencontrés secrètement dans des suites d’hôtel et en marge de conférences internationales. Quand les enquêteurs fédéraux se faisaient trop curieux, ils se réunissaient au domicile de cadres supérieurs européens. Travaillant en étroite collaboration au sein d’une coalition qu’ils avaient surnommé avec impertinence « Vitamins Inc. », ils se partageaient les marchés mondiaux et orchestraient soigneusement les hausses de prix, escroquant par la même occasion les plus grandes entreprises agroalimentaires comme Kellogg, Coca-Cola ou Nestlé. A en croire Joel Klein, le chef de la division antitrust du ministère de la Justice américain, il s’agit là du « cartel le plus vaste et le plus nuisible qui ait jamais été démantelé ». </span></span></p>
<p><span class="not_fr_quote" lang="la"><span class="italique">En mai dernier, après que la conjuration eut été éventée, les parties incriminées acceptèrent de débourser près de 1 milliard de dollars [6 milliards de FF] pour obtenir un arrangement à l’amiable au sujet des poursuites antitrust intentées par les autorités fédérales, ce qui représente de loin les amendes les plus lourdes jamais infligées aux Etats-Unis. Et ce n’est pas fini, d’autres sanctions risquent d’être prononcées en Europe et ailleurs. Les sociétés inculpées ont plaidé coupable, tout en refusant de fournir les détails de l’affaire au-delà de ce qui apparaît dans le dossier d’accusation. </span></span></p>
<p><span class="not_fr_quote" lang="la"><span class="italique">Aujourd’hui, la quasi-totalité des grands producteurs sont sur le point d’accepter de payer 1,1 milliard de dollars supplémentaires dans le cadre d’une action en justice collective introduite par les acheteurs de vitamines en vrac, c’est-à-dire les vitamines brutes qui entrent dans la composition de toutes sortes de produits, depuis les céréales du petit déjeuner jusqu’au jus d’orange, en passant par les comprimés de vitamines et les aliments pour poulets.<br />
</span></span></p>
<p>Comment une collusion d’une telle ampleur a-t-elle jamais pu voir le jour et, mieux encore, se poursuivre pendant dix ans ? Comment, sur un marché mondial peuplé d’acheteurs et de vendeurs avisés, un groupe de multinationales, principalement européennes et asiatiques, a-t-il pu éviter de se faire prendre sur une si longue période ?</p>
<h2>Le début d’un complot</h2>
<p>Tout a commencé en 1989, au moment où les dirigeants du suisse Roche et de l’allemand BASF engagent de discrètes discussions en vue d’une entente sur les prix, indiquent les enquêteurs fédéraux américains. A l’époque, les deux groupes étaient confrontés à une vive concurrence et à la perspective d’une chute des prix. La solution, pour eux, était de se mettre secrètement d’accord sur un partage du marché des vitamines et de convaincre d’autres grands producteurs, comme le français Rhône-Poulenc et le japonais Takeda, de se joindre à la partie. Comme ces sociétés ont également des activités aux Etats-Unis, il s’agissait là d’une violation flagrante de la loi antitrust (dite loi Sherman) de ce pays. <span class="not_fr_quote" lang="la"><span class="italique">« </span></span>Ils semblaient se moquer complètement du fait que la législation antitrust pourrait s’appliquer à leur cas <span class="not_fr_quote" lang="la"><span class="italique">»</span></span>, commente Robert Silver, un avocat de Boies &amp; Schiller, le cabinet juridique qui a déclenché la procédure collective contre les fabricants en 1998.</p>
<p>Roche était le cerveau du complot. D’après les agents fédéraux, ses dirigeants organisaient les rencontres, coordonnaient l’entente sur les prix et s’occupaient de la destruction des documents compromettants. Ce n’était pas un seul homme, mais toute une série de cadres supérieurs du groupe qui étaient chargés de mettre en œuvre les modalités de l’opération. Dans les années 90, les laboratoires Roche, BASF et Rhône-Poulenc contrôlaient à eux trois plus de 60 % de l’approvisionnement en vitamines dans le monde, formant ainsi une phalange géante d’entente illicite sur les prix. Roche a réalisé 3,3 milliards de dollars de chiffre d’affaires aux Etats-Unis pendant la période où se déroula l’escroquerie, laquelle consista à relever progressivement et adroitement les prix des vitamines brutes de manière à ne pas éveiller de soupçons. Les membres du cartel truquaient également les appels d’offres. En février 1990, le prix moyen de la vitamine A en vrac était de 11,59 dollars la livre ; en novembre 1998, il avait atteint 19,84 dollars. Le ministère de la Justice estime à plus de 5 milliards de dollars le volume des produits américains affectés par cette entente.</p>
<blockquote>
<p class="quote"><span class="not_fr_quote" lang="la"><span class="italique">« </span></span>Les firmes opéraient comme une seule entité, et ce avec une précision diabolique. Tout ça uniquement par cupidité. <span class="not_fr_quote" lang="la"><span class="italique">»</span></span></p>
</blockquote>
<p>Mais le complot n’allait pas rester longtemps une opération européenne. En 1991, trois fabricants japonais, Takeda, Eisai et Daiichi, se joignirent au cartel. Un an plus tard, rapportent les enquêteurs, ce dernier s’étendit au suisse Lonza, au canadien Chinook et à une dizaine d’autres producteurs, dont l’américain Ducoa. (Peu de groupes américains sont présents dans l’industrie des vitamines.) Les réunions avaient lieu régulièrement en Suisse, en Allemagne et ailleurs, le cercle des participants variant à chaque fois.</p>
<p>Les conspirateurs coordonnaient en toute illégalité les hausses de prix et décidaient, région par région, de la part de marché de chacun, au demi-point de pourcentage, voire au centime près. Tout était également prévu pour empêcher les tricheries, et des <span class="not_fr_quote" lang="la"><span class="italique">« </span></span>réunions budgétaires <span class="not_fr_quote" lang="la"><span class="italique">»</span></span> organisées à intervalles réguliers permettaient de s’assurer que chacun respectait le contrat, révèle l’acte d’accusation officiel. <span class="not_fr_quote" lang="la"><span class="italique">« </span></span>C’était un complot très élaboré et très efficace <span class="not_fr_quote" lang="la"><span class="italique">»</span></span>, déclare un haut fonctionnaire du ministère de la Justice. <span class="not_fr_quote" lang="la"><span class="italique">« </span></span>Les firmes opéraient comme une seule entité, et ce avec une précision diabolique. Tout ça uniquement par cupidité. <span class="not_fr_quote" lang="la"><span class="italique">» </span></span></p>
<p>Depuis le règne d’IG Farben, le géant allemand de la chimie qui fonctionnait sur le mode d’un conglomérat d’Etat dans les années 30 et 40, jamais un cartel international n’a manipulé aussi systématiquement et efficacement un marché mondial. En un sens, on peut sans doute estimer que cette collusion perpétue une vieille tradition. Pour les spécialistes, le pacte secret sur les vitamines a peut-être été favorisé par une culture d’entreprise qui encourageait la connivence, ainsi que par des systèmes judiciaires, en Europe et en Asie, qui se montrent bien plus complaisants envers les ententes sur les prix que l’environnement juridique américain.</p>
<p>Les membres du réseau contrôlaient l’essentiel de la production mondiale de vitamines en vrac – les vitamines A, C et E, la niacine et d’autres vitamines B –, qui représente 1 milliard de dollars de chiffre d’affaires annuel. Les grands producteurs vendent les vitamines brutes aux fabricants de produits alimentaires et aux laboratoires pharmaceutiques et de cosmétiques, qui transforment cette matière première en comprimés de vitamines prêts à l’emploi ou en crèmes de soins pour la peau, par exemple.</p>
<h2>Les premiers soupçons</h2>
<p>Les principaux groupes agroalimentaires américains, qui mélangent les vitamines brutes à des produits comme le pain, le riz et les jus de fruits, assurent n’avoir remarqué aucune pratique tarifaire inhabituelle. <span class="not_fr_quote" lang="la"><span class="italique">« </span></span>Ils ont dû constater les hausses de prix et ils ont posé des questions <span class="not_fr_quote" lang="la"><span class="italique">»</span></span>, raconte Jonathan Schiller, un autre avocat du cabinet Boies &amp; Schiller. <span class="not_fr_quote" lang="la"><span class="italique">« </span></span>Mais les producteurs de vitamines justifiaient les augmentations par les fluctuations du taux de change ou par l’alourdissement des coûts de production <span class="not_fr_quote" lang="la"><span class="italique">»</span></span>, poursuit-il.</p>
<p>Cela n’a pas empêché l’industrie de l’alimentation animale, qui achète d’énormes quantités de vitamines en vrac pour fabriquer des produits destinés à accélérer la croissance et à améliorer la santé du bétail, de se montrer plus vigilante. Les fabricants expédiaient les vitamines brutes à des intermédiaires spécialistes du prémixage, qui créaient des mélanges spéciaux avant de les vendre à de gigantesques élevages comme Tyson Foods, le numéro un mondial du poulet. La filière a fonctionné sur ce mode pendant des décennies jusque dans les années 80, quand les producteurs de vitamines s’intéressèrent soudain au potentiel de l’activité de prémixage – un moyen, expliquent les avocats, de renforcer leur mainmise sur le plus gros marché mondial de vitamines en vrac.</p>
<p>BASF ouvrit la voie en 1986. Selon les avocats des prémixeurs indépendants, cette entreprise – ainsi que Roche – tenta alors d’éliminer les petites sociétés de prémixage par ce qu’ils qualifient de <span class="not_fr_quote" lang="la"><span class="italique">« </span></span>politique de prix prédatrice <span class="not_fr_quote" lang="la"><span class="italique">»</span></span>. Chez BASF, on se refuse à tout commentaire. Mais les petits mélangeurs accusent la société d’avoir pratiqué des prix élevés pour ses vitamines brutes tout en vendant directement des mélanges aux industriels de l’alimentation animale, et ce à perte, dans le but d’asphyxier ses concurrents indépendants. <span class="not_fr_quote" lang="la"><span class="italique">« </span></span>Ils nous ont menacés <span class="not_fr_quote" lang="la"><span class="italique">»</span></span>, dénonce Eugene Reed, un ancien mélangeur de Little Rock, dans l’Arkansas, qui a raconté aux enquêteurs comment, lors d’une réunion à Atlanta, en 1997, un cadre du groupe allemand avait proféré des menaces contre l’un de ses collègues américains. <span class="not_fr_quote" lang="la"><span class="italique">« </span></span>Il a lancé à mon ami : « Vous allez vous retirer de votre plein gré… ou on vous y forcera ». <span class="not_fr_quote" lang="la"><span class="italique">»</span></span></p>
<p>Vers le milieu des années 90, les mélangeurs et certains producteurs d’aliments pour animaux étaient devenus très soupçonneux. Entre eux, ils se racontaient des histoires de tentatives d’intimidation perpétrées contre des mélangeurs de taille modeste. Les entreprises consommatrices de vitamines se plaignaient de l’absence d’une véritable soumission d’offres. <span class="not_fr_quote" lang="la"><span class="italique">« </span></span>On a bien remarqué que les offres paraissaient étrangement cohérentes <span class="not_fr_quote" lang="la"><span class="italique">»</span></span>, se souvient Les Baledge, de la société Tyson à Springdale, dans l’Arkansas. <span class="not_fr_quote" lang="la"><span class="italique">« </span></span>Quand on allait chez un concurrent, il disait qu’il n’avait pas ce qu’il fallait en stock. <span class="not_fr_quote" lang="la"><span class="italique">»</span></span></p>
<h2>Le déclenchement de L’enquête</h2>
<p>Pour le cartel, le début de la fin date sans doute du scandale d’Archer Daniels Midland. En 1996, le géant de l’agroalimentaire accepta de payer 100 millions de dollars en réponse aux accusations des autorités fédérales selon lesquelles ses dirigeants s’étaient, au début des années 90, entendus avec des entreprises européennes et japonaises sur les prix des additifs alimentaires. L’un des principaux partenaires d’Archer était Roche, qui dut se résoudre en 1997 à débourser 14 millions de dollars en règlement à l’amiable des poursuites pénales engagées contre lui pour participation à une entente sur le prix d’un additif, l’acide citrique. Le pot aux roses avait été découvert grâce à un cadre d’Archer, Mark Whitacre, qui avait enregistré à leur insu les discussions de ses collègues avec des concurrents. D’autres cadres firent ensuite des aveux. Au cours de l’enquête, les fonctionnaires du ministère de la Justice apprirent que Roche aurait également trempé dans un complot portant sur les vitamines.</p>
<p>A ce moment, les avocats privés spécialisés dans la lutte antitrust avaient déjà commencé leur propre enquête dans l’espoir d’obtenir d’énormes dommages et intérêts pour leurs clients. Parmi les pièces à conviction qu’ils avaient recueillies figurait une note interne datée de septembre 1993 de Kuno Sommer, responsable du marketing du pôle chimie fine et vitamines de Roche, dans laquelle celui-ci lançait l’idée d’un plan permanent d’entente sur les prix. <span class="not_fr_quote" lang="la"><span class="italique">« </span></span>Bonne expérience avec l’acide citrique <span class="not_fr_quote" lang="la"><span class="italique">»</span></span>, écrivait M. Sommer avant une réunion avec des cadres d’Archer. <span class="not_fr_quote" lang="la"><span class="italique">« </span></span>Prochain objectif : B2. Nous pensons que cela vaut la peine d’explorer toutes les pistes de coopération. Procédons avec une étude produit par produit. <span class="not_fr_quote" lang="la"><span class="italique">»</span></span></p>
<p>En 1998, quelques-uns des plus grands cabinets d’avocats s’étaient joints à la meute. Les avocats du cabinet Boies &amp; Schiller – sous la conduite de David Boies, qui poursuit également Microsoft pour le compte de l’Etat fédéral – introduisirent une action en justice au nom du fabricant d’aliments pour animaux J &amp; R Feed Services contre les principaux fabricants de vitamines, pour <span class="not_fr_quote" lang="la"><span class="italique">« </span></span>complot en vue d’une entente illicite sur les prix <span class="not_fr_quote" lang="la"><span class="italique">»</span></span>. Un an plus tard, le ministère de la Justice commença par porter plainte contre le suisse Lonza, avant de s’intéresser aux acteurs plus importants.</p>
<p>Au début, les trois grands de l’industrie (Roche, BASF et Rhône-Poulenc) réfutèrent les accusations. Même lorsque les avocats de Roche eurent vent de la collusion, vers la fin de l’année 1997, et eurent demandé qu’il y soit mis fin, le cartel poursuivit ses activités. Les rencontres avaient désormais lieu au domicile personnel des cadres, pour éviter toute indiscrétion.</p>
<h2>L’aveu de rhône-poulenc</h2>
<p>Mais, au début de cette année, Rhône-Poulenc fit défection. Le groupe français voulait profiter d’un programme d’amnistie, lancé en 1994, qui promettait la clémence à la première société qui accepterait de coopérer dans une enquête fédérale antitrust. Selon certains avocats, si Rhône-Poulenc s’est montré aussi coopératif, c’était pour se concilier les bonnes grâces des autorités de contrôle, qui étaient en train de passer au crible son projet de fusion avec Hoechst, le géant allemand de la pharmacie. Ce dernier avait lui-même payé en début d’année 36 millions de dollars pour régler à l’amiable les poursuites engagées contre lui par les autorités fédérales pour conspiration d’entente illicite sur les prix des conservateurs alimentaires.</p>
<p>Les révélations de Rhône-Poulenc provoquèrent l’écroulement du mur du silence érigé par le cartel. Roche et BASF passèrent aux aveux. De nombreuses sociétés japonaises leur emboîtèrent le pas, acceptant le mois dernier de payer 137 millions de dollars. Mais ce fut Roche qui fut le plus durement touché au portefeuille, avec 500 millions de dollars d’amende, soit l’équivalent d’une année de ses ventes de vitamines aux Etats-Unis. Deux dirigeants du groupe se virent infliger une peine de prison de quelques mois par les tribunaux fédéraux américains. BASF déboursa 225 millions de dollars. Quant au groupe Rhône-Poulenc, il n’écopa d’aucune amende. En partie grâce à ces versements, la division antitrust du ministère de la Justice a déjà récolté 1 milliard de dollars cette année pour l’ensemble des affaires qu’elle suit, soit davantage qu’au cours des trente années précédentes réunies.</p>
<h2>L’avenir des cartels</h2>
<p>Pour les spécialistes de la lutte antitrust, l’existence et la durée mêmes du cartel des vitamines soulèvent des questions troublantes sur la possibilité que les prix soient faussés dans l’ensemble de l’industrie agroalimentaire. Ces dernières années, les autorités fédérales ont déjà démantelé trois cartels internationaux qui avaient exercé leur mainmise sur un secteur pendant plus de dix ans. Selon le ministère de la Justice américain, trente-cinq grands jurys fédéraux examinent actuellement des éléments de preuve concernant l’existence possible d’autres cartels internationaux fonctionnant aux Etats-Unis. Mais, si l’on en croit certains avocats américains spécialisés dans la lutte antitrust, après la vague de grandes fusions dans l’agroalimentaire, les autorités ne disposent pas aujourd’hui d’armes juridiques suffisamment dissuasives pour empêcher la formation de nouveaux cartels.</p>
<blockquote>
<p class="quote"><span class="not_fr_quote" lang="la"><span class="italique">« </span></span>Ils continuèrent de fait à le faire fonctionner, estimant manifestement que le jeu en valait la chandelle <span class="not_fr_quote" lang="la"><span class="italique">»</span></span></p>
</blockquote>
<p>Et on peut même se demander si les grands fabricants de vitamines, qui dominent toujours le secteur, ne seront pas tentés à nouveau de manipuler le marché. Alors même que l’enquête sur l’affaire des vitamines était en cours, rapportent les enquêteurs, Roche continua d’opérer à la tête du cartel. <span class="not_fr_quote" lang="la"><span class="italique">« </span></span>Ils continuèrent de fait à le faire fonctionner, estimant manifestement que le jeu en valait la chandelle <span class="not_fr_quote" lang="la"><span class="italique">»</span></span>, confie un responsable du ministère de la Justice.</p>
<p>Et bien que Roche ait été condamné à de lourdes amendes pour avoir récidivé, ses dirigeants persistent à affirmer que ce complot avait été organisé à leur insu par quelques-uns de leurs cadres. <span class="not_fr_quote" lang="la"><span class="italique">«</span></span> Vous comprendrez que ces affaires ne relevaient pas de notre responsabilité directe <span class="not_fr_quote" lang="la"><span class="italique">»</span></span>, déclara Franz Humer, le PDG de Roche, lors d’une conférence de presse à Bâle au lendemain du règlement. <span class="not_fr_quote" lang="la"><span class="italique">«</span></span> Il n’est certainement pas facile de comprendre les raisons qui motivent les employés qui organisent en secret un tel complot. <span class="not_fr_quote" lang="la"><span class="italique">»</span></span> Les dirigeants de BASF ont tenu des propos similaires, avançant qu’il n’y avait aucun moyen parfaitement sûr d’empêcher le développement d’un nouveau cartel. <span class="not_fr_quote" lang="la"><span class="italique">«</span></span> Même avec des audits, il n’y aura pas de garantie à 100 % que tout sera légal <span class="not_fr_quote" lang="la"><span class="italique">»</span></span>, a déclaré Eggert Voscherau, un membre du conseil d’administration de BASF, dans une interview au Chemical Markets Reporter du mois de juillet. <span class="not_fr_quote" lang="la"><span class="italique">«</span></span> Nous ne pouvons pas établir un Etat policier. <span class="not_fr_quote" lang="la"><span class="italique">»</span></span></p>
<p>&nbsp;</p>
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			</item>
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		<title>Les sept péchés capitaux du journalisme</title>
		<link>https://antipolis.info/les-sept-peches-capitaux-du-journalisme/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Claudio Brenni]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 03 Jun 2022 11:46:41 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Article]]></category>
		<category><![CDATA[capitalisme]]></category>
		<category><![CDATA[changement climatique]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Une crise ne vient jamais seule. C’est bien là le problème. Ces trente dernières années, la communauté internationale aurait pu maîtriser le réchauffement climatique. En tout cas, tout semblait bien parti à la Conférence de Toronto, en 1988. Entre scientifiques et décideurs politiques, un consensus avait émergé sur la réalité du réchauffement planétaire, sur son [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>Une crise ne vient jamais seule. C’est bien là le problème. Ces trente dernières années, la communauté internationale aurait pu maîtriser le réchauffement climatique. En tout cas, tout semblait bien parti à la Conférence de Toronto, en 1988. Entre scientifiques et décideurs politiques, un consensus avait émergé sur la réalité du réchauffement planétaire, sur son origine humaine et sur la nécessité d’agir vite. La déclaration finale était explicite. Elle disait « que les Etats devaient rapidement prendre des décisions politiques dans le but de limiter les émissions de gaz à effet de serre. Mais rien ne s’est passé comme prévu. Et depuis, les émissions de CO2 augmentent dans le monde entier.</p>
<p>Quand on analyse cet échec politique, on s’aperçoit vite qu’il se double d’un échec des médias dits « grand public ». Si les responsables politiques ont fait preuve d’attentisme face à la crise climatique, les journaux, la radio et la télévision ont également failli. Dans les mois qui ont suivi la Conférence de Toronto, les journalistes n’ont pas su décrire le réchauffement planétaire. Ils n’ont pas expliqué les mesures à prendre et ne se sont pas mobilisés pour que le monde politique passe de la parole aux actes. La crise climatique est ce qu’elle est. Mais elle a pris toute son ampleur parce qu’elle va de pair avec une crise de la communication. Celle-ci atteint aujourd’hui des sommets avec la multiplication des fake news et des campagnes de désinformation sur la Toile.</p>
<p>Par « crise de la communication » nous entendons une détérioration des conditions de base du discours public. Divers facteurs l’expliquent, entre autres la déréglementation globale du secteur des médias dans les années 80 et 90, le succès des chaînes commerciales, l’apparition aux Etats-Unis de stations de radio conservatrices dédiées à l’interaction avec le public (<em>talk radio</em>), la pression croissante de l’audimat et autres systèmes de mesure, la crise de la presse écrite suite à l’avènement d’Internet et les campagnes de désinformation en provenance d’Etats tiers comme la Russie. Pour une juste compréhension de la crise climatique, il serait urgent d’explorer les tenants et aboutissants de la crise de la communication d’un point de vue scientifique et journalistique.</p>
<blockquote>
<p class="quote">« Les médias généralistes doivent aussi faire leur mea culpa. Ils n’ont pas rempli leur mission d’information. »</p>
</blockquote>
<p>Mais les changements structurels n’expliquent pas tout. Les médias généralistes doivent aussi faire leur mea culpa. Ils n’ont pas rempli leur mission d’information. Cet échec tient à sept erreurs, les « sept péchés capitaux du journalisme », qui ont aggravé à leur tour la crise de la communication. Résultat : dans le paysage médiatique actuel, l’argument le plus probant – le fait scientifique – a du mal à se faire entendre. Il ne convainc plus personne et ne pousse pas les décideurs politiques à agir avec détermination.</p>
<p>Ces sept erreurs résument tout ce qui est allé de travers dans le traitement médiatique du changement climatique. Le plus grave, si tant est que les médias se préoccupent encore du climat, est leur tendance à se perdre dans les détails et à ignorer ainsi la portée réelle de la crise. La stratégie énergétique par exemple ne se résume pas à la question de l’emploi. Son véritable enjeu est autre : il s’agit de savoir dans quel système politique nous voulons vivre à l’avenir. Car la crise climatique est liée à une crise de la démocratie. Si le climat est en danger, la démocratie l’est aussi.</p>
<p>Une chose est désormais certaine : persévérer dans l’erreur – continuer sur la voie des « sept péchés capitaux du journalisme » – précipitera l’arrivée d’une catastrophe qui va mettre en danger comme jamais le vivre ensemble et la qualité de notre environnement. Les preuves scientifiques du réchauffement climatique sont disponibles depuis des lustres. Les coups de semonce se sont multipliés. Affirmer qu’on ne savait pas, et qu’on ne pouvait pas deviner l’ampleur des problèmes à venir n’est plus une option depuis longtemps. De fait, pratiquer la politique de l’autruche fait partie du premier péché du journalisme.</p>
<h2>1<sup>er</sup> péché capital : mener de faux débats sur le changement climatique</h2>
<p>Depuis le début, dans leur immense majorité, les climatologues parlent d’une seule voix. Pourtant, les journalistes nous ont fait croire le contraire. Bien entendu, personne ne s’attend à ce qu’ils applaudissent à tout va quand les chercheurs estiment avoir fait une percée scientifique. Au contraire: une presse critique et sceptique qui questionne les hypothèses et confronte les points de vue est le fondement même de la démocratie. Mais en ce qui concerne le changement climatique, les médias sont allés au-delà : ils ont semé le doute. Alors même que la recherche était parvenue à un consensus scientifique sur le lien entre les émissions de CO2, le réchauffement planétaire et les activités humaines, de nombreux médias ont continué pendant des années à donner le sentiment que la question était encore controversée, que tout n’était pas résolu et que l’on manquait d’informations précises sur le changement climatique.</p>
<p>Cet écart entre l’état de la science et ce que les médias en ont dit a été documenté de manière très convaincante par Naomi Oreskes, historienne des sciences. En se basant sur les mots clés « changement climatique planétaire », elle a ausculté 928 publications parues dans la presse spécialisée entre 1993 et 2003 : aucune ne mettait en doute l’origine anthropique – c’est-à-dire humaine – du réchauffement planétaire. Pourtant, durant cette même décennie, la presse généraliste et la télévision ont adopté un point de vue contraire : dans une contribution sur deux, les journalistes ont prétendu que l’homme n’y était pour rien! Pourquoi ce biais? En partie parce que les médias, croyant à une controverse, ont estimé qu’il était de leur devoir d’appliquer le principe d’équité. Ils ont alors accordé à une poignée de dissidents de la science le même espace de parole qu’aux tenants du consensus scientifique. D’où un problème mathématique : alors que 97% des climatologues étaient convaincus de la réalité du réchauffement et de son origine anthropique, l’unique talk-show allemand consacré en 2017 au changement climatique a mis face-à-face un climatologue et un climato-sceptique. Pour refléter la réalité, il aurait fallu lui opposer 32 ou 33 scientifiques adhérant au consensus scientifique, ou organiser la même année des douzaines de talk-shows sans aucun climato-sceptique !</p>
<blockquote>
<p class="quote">« Dès lors, un fait est digne d’être rapporté non pas parce qu’il a une solide valeur explicative, mais parce qu’il apporte du nouveau ou enflamme le « débat ». »</p>
</blockquote>
<p>Mais la surreprésentation de positions scientifiques marginales est également due à la logique de fonctionnement du champ médiatique. Inutile de se voiler la face. Pour les médias généralistes, ce qui fait événement est plus important que le contexte qui l’explique, l’individu est plus captivant que le groupe, le conflit plus passionnant que le consensus. Dès lors, un fait est digne d’être rapporté non pas parce qu’il a une solide valeur explicative, mais parce qu’il apporte du nouveau ou enflamme le « débat ». Voilà pourquoi les médias ont avidement rapporté d’étranges fables sur l’origine du changement climatique et se sont fait l’écho de commentaires climato-sceptiques parfois totalement absurdes. Avec une conséquence tragique : le débat public a tourné en rond, pendant des décennies.</p>
<p>Depuis quelques années, la situation s’est améliorée, en tout cas en Europe. Les grands médias prennent plus au sérieux leur mission d’information. Les climato-sceptiques ont migré vers le côté obscur des réseaux sociaux et les réseaux de propagande. Mais inutile de pavoiser pour autant : les faux débats sont loin d’avoir disparu! Ils ont simplement changé de forme. Aujourd’hui, les médias généralistes ne se demandent plus si le changement climatique est une réalité ou s’il est dû aux activités humaines, mais si les voitures électriques sont écologiques ou non, si elles vont permettre de décarboner la société ou non. Le consensus scientifique à ce propos est pourtant limpide, mais les journalistes choisissent à nouveau de l’ignorer. Peut-être parce qu’ils préfèrent nourrir une pseudo-controverse. Ou parce qu’ils rejettent un consensus scientifique qui remet si fortement en question notre mode de vie basé sur les énergies fossiles. Il faut être clair : l’électromobilité contribue à réduire le réchauffement climatique si l’énergie requise pour la production des véhicules provient de sources renouvelables – comme chez Tesla – et si une énergie renouvelable permet aussi de recharger les batteries. C’est d’ailleurs pourquoi dans tous les scénarios de sortie de crise sérieux, le développement de l’électromobilité va toujours de pair avec la transition énergétique. Mais l’impact positif de la voiture électrique disparaît dès que l’électricité requise pour la production et le fonctionnement du véhicule a une source fossile. Reste que soulever de manière répétitive la question de l’éco-compatibilité des véhicules électriques n’est pas anodin. Cela donne au grand public le sentiment qu’un doute subsiste, que la durabilité de la voiture électrique n’est pas certaine et que les scientifiques en débattent encore.</p>
<h2>2<sup>e</sup> péché capital : traiter la crise climatique principalement sous l’angle des sciences de la nature</h2>
<p>Le long débat sur la réalité du changement climatique a mis en lumière un deuxième piège : les médias ont pris l’habitude d’évoquer le réchauffement planétaire sous l’angle des sciences de la nature. On ne compte plus les reportages sur les modèles prédictifs toujours plus précis des scientifiques. Inlassablement, les journalistes rendent compte de la hausse des températures, de la montée du niveau des mers et de la rapidité des changements. A cela s’ajoute le cirque médiatique autour des Conférences internationales sur le climat, toujours construites comme des « événements majeurs », où les climatologues lancent des appels inquiets et où les politiciens font croire par leur seule présence qu’ils se préoccupent de la question. Une effervescence qui perdure, comme l’a montré le sociologue Michael Brügemann, que les climatologues voient la conférence comme succès ou comme un échec (ce qui a presque toujours été le cas, sauf à Paris, en 2015).</p>
<p>Comprenons-nous bien : il est important que le public soit tenu au courant des résultats de la recherche scientifique. Dans le langage des philosophes, faire en sorte que la science du climat soit accessible au plus grand nombre est une condition nécessaire à la production d’un discours intelligent. Mais ce n’est pas une condition suffisante. Pour cela, les médias doivent traiter la crise climatique de manière transversale et aborder également les autres implications de la crise climatique, qu’elles soient sociales, culturelles, géostratégiques, économiques, historiques, psychologiques ou même, comme ici, en lien avec la théorie du journalisme. Comme le réchauffement climatique a été traité jusqu’ici essentiellement sous l’angle de la science, rares sont les journalistes ayant une autre expertise qui osent aborder le sujet. Résultat : les médias chantent toujours la même chanson et la couverture du changement climatique devient toujours plus insignifiante. Pourtant le climat n’est pas un sujet fermé, réservé aux seuls spécialistes. Il est « un fait social total », pour emprunter une expression du sociologue Marcel Mauss, et intègre de multiples dimensions.</p>
<p>Il y aurait pourtant tant à dire, à écrire ou à filmer à propos de la crise climatique, tant d’angles inédits à travailler. Comment la crise climatique a-t-elle été pensée à l’origine? Comment l’homme a-t-il pu devenir, selon la terminologie de l’historien Daniel Yergin, un « hydrocarbon man », c’est-à-dire un homme qui jouit sans limite de tout ce que la civilisation basée sur le pétrole peut lui donner ? Quel sera le devenir de cet homme, face aux changements ? Que signifie la crise climatique pour la littérature et l’art ? Quel type d’éducation faudrait-il inventer pour tenir compte de la crise climatique ? Et quel type d’éducation devrait être jeté aux oubliettes ? Comment vont évoluer les pays exportateurs de pétrole dans ce nouveau contexte? Devrons-nous aider la Russie par exemple, qui tirera avantage du changement climatique mais perdra aussi une importante source de devises ? Et si oui, sous quelle forme ? Que signifie concrètement la « neutralité carbone » que nous devrons atteindre vers le milieu du XXIe siècle pour contenir le réchauffement dans les limites fixées par l’Accord de Paris ? Et quels sont les vrais coûts de la transition énergétique, sachant que les énergies fossiles bénéficient pour l’heure de subventions bien plus importantes que les énergies renouvelables et que les coûts externes (comme les coûts environnementaux), sont purement et simplement ignorés?</p>
<p>Il est peu probable que le public obtienne des réponses à ces questions s’il s’en tient aux canaux d’information courants. La crise climatique est le plus grand défi de l’humanité. Mais elle se fait toute petite dans le champ journalistique où elle est presque toujours l’apanage de journalistes familiers des sciences de la nature.</p>
<h2>3<sup>e</sup> péché capital : faire du changement climatique un thème Vert</h2>
<p>Le changement climatique étant un « fait social total », on ne peut pas l’enfermer dans le carcan d’un parti politique. En l’abordant comme une thématique liée aux Verts, les journalistes tombent dans ce piège. C’est comme si la question de la paix était la propriété des « Rouges » parce qu’en Allemagne, le Parti social-démocrate (SPD) a été le premier à oser réclamer au Reichstag la fin de la Première Guerre mondiale. Un détail aurait dû nous mettre la puce à l’oreille. Quantité de politiciens allemands, connus dans le monde entier pour leur implication dans la protection de l’environnement, n’ont pas appartenu au Parti des Verts. Klaus Töpfer, ancien directeur exécutif du programme des Nations Unies pour l’environnement, était membre de l’Union chrétienne-démocrate (CDU), le parti libéral conservateur tandis que Ernst Ulrich von Weizsäcker (ancien co-président du Club de Rome) et Hermann Scheer (ancien président du Conseil mondial pour l’énergie renouvelable &#8211; WCRE) ont adhéré au Parti social-démocrate (SPD).</p>
<p>De plus, à y regarder de plus près, tous les partis politiques se sont construits autour de valeurs fondamentales compatibles avec une politique climatique ambitieuse: la préservation de la Création pour les conservateurs, la liberté dans la responsabilité pour les libéraux, la nécessité d’organiser les interactions entre la société et l’environnement, pour les socialistes. Quant aux écologistes, ils sont très attachés à l’idée que la Terre, nous ne pouvons que l’emprunter à nos enfants. Quant au Parti nationaliste d’extrême-droite (AfD), il pourrait bien découvrir un jour l’attrait des « AEfD » (« énergies alternatives pour l’Allemagne ») ou énergies 100% nationales, 100% germaniques. Toutes les voitures rouleraient alors à l’électricité. Une aubaine sans doute pour les nationalistes, puisque le pays ne dépendrait plus de sources d’énergie étrangères, du pétrole des oligarques russes ou des terroristes moyen-orientaux….</p>
<p>Cette convergence est particulièrement nette pour les libéraux. Rien n’est plus libéral que de prendre les choses en main, de son plein gré, pour agir contre le réchauffement, plutôt que d’être contraint de le faire quand la catastrophe survient. Et rien n’est plus libéral que de soutenir les énergies renouvelables, plutôt que les énergies fossiles, quand on fait du progrès son mantra.</p>
<p>On l’a compris, la lutte contre le changement climatique doit dépasser le clivage gauche/droite. La hausse des températures menace la vie sur toute la planète. Pour tous les partis politiques, la transition énergétique se profile comme un sujet de premier plan. Chacun peut l’intégrer à son programme, quelle que soit son orientation : moderniste, nationaliste, solidaire, anticapitaliste, conservatrice ou autre.</p>
<p>La grande erreur des médias est de ne pas avoir vu ces points de convergence entre les valeurs des partis politiques et la protection du climat, ou plutôt de les avoir oubliées. En effet, dans les années 80, quand il était devenu évident que le monde se dirigeait vers une catastrophe climatique, les médias et toutes les forces politiques – même au Etats-Unis – sont tombés d’accord pour dire que l’important était d’agir vite, par-delà les disputes partisanes. Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a d’ailleurs été créé en 1988 avec le soutien de l’administration Reagan. Mais aujourd’hui, pour bon nombre de républicains américains, cette institution est devenue « l’ennemi public numéro un ». Inutile de revenir ici sur le lobbying intense pratiqué dans les années 1990 et 2000 par les majors de l’industrie pétrolière afin de politiser et de polariser la question du changement climatique. Là n’est pas notre propos. Il n’en reste pas moins que les médias ont contribué à la polarisation du débat public sur le réchauffement. Aujourd’hui encore, au lieu de montrer du doigt les partis politiques qui ne s’engagent pas de manière décisive pour le climat et la transition énergétique, au mépris de leurs propres valeurs, ils ont tendance à peindre en vert le changement climatique. En d’autres termes, ils en font un objet politique, ce qui soulève à nouveau la question du principe d’équité. Avec des conséquences fatales : évoquer la crise climatique revient à parler des Verts. Mieux vaut donc éviter de parler politique climatique car sinon, on ne parlerait que des Verts. Et où tout cela nous mènerait-il ?</p>
<h2>4<sup>e</sup> péché capital : mettre sur le même plan « protection du climat » et « privations »</h2>
<p>Autre distorsion : les médias généralistes évoquent volontiers la transition énergétique de manière négative. Chacun va devoir changer ses habitudes, sacrifier son mode de vie et abandonner un certain confort matériel. Bref, décarboner son quotidien va coûter cher à chacun d’entre nous. A force, le public est ébranlé. Ce qui nous fait peur, c’est moins le changement climatique et ses conséquences, que ce à quoi il nous faudra renoncer si nous tentons de mettre un frein au réchauffement.</p>
<p>Cette manière de déformer les faits va souvent de pair avec une autre tendance de fond : l’individualisation des problèmes collectifs. Non seulement l’individu subit de plein fouet les mesures prises pour protéger le climat (il doit restreindre l’utilisation de sa voiture, limiter sa consommation de viande, prendre moins souvent l’avion et encaisser des hausses de prix puisque l’électricité va coûter plus cher), mais il est aussi le principal acteur de la lutte contre le réchauffement. C’est comme si la vision du monde des années 80 et 90 &#8211; qui avait mis l’accent sur l’effritement du secteur public et la responsabilité individuelle (« Chacun est l’artisan de son propre destin ») ­- avait déteint sur la crise climatique. Et comme si la collectivité avait disparu et que seul l’individu pouvait résoudre la crise. Dans les médias généralistes, quantité de reportages montrent ainsi comment un individu parvient après moult contorsions à réduire son empreinte carbone, un haut-fait toujours célébré comme un engagement majeur dans la lutte contre le changement climatique.</p>
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<p class="quote">« Il faut changer radicalement de perspective : résoudre la crise climatique est l’affaire du monde politique et des instances collectives. »</p>
</blockquote>
<p>Cela dit, faire reposer sur les seuls individus la charge de protéger le climat est une erreur. Celui qui prend l’individu en otage ou qui persiste à affirmer que réduire l’empreinte carbone est synonyme de privations est soit au service de l’industrie extractrice, soit un « idiot utile » qui sert, sans le savoir, les desseins cette industrie. Il faut changer radicalement de perspective : résoudre la crise climatique est l’affaire du monde politique et des instances collectives. C’est à eux de créer les structures et les conditions requises pour que la réduction des émissions de gaz à effet de serre soit faisable et efficace. Il suffirait d’ailleurs de mettre en place des taxes sur le CO2 et de transférer les subventions des énergies fossiles (charbon, gaz et pétrole) aux énergies renouvelables pour faciliter l’accès à un style de vie décarboné. Cela aurait pu se faire il y a longtemps, avant l’arrivée des technologies qui ont renforcé la compétitivité des renouvelables et avant le développement des systèmes de stockage de l’énergie, puisque ces mesures figurent dans le rapport « Facteur Quatre » du Club de Rome, publié en 1995. Son message : il est possible de multiplier par deux la prospérité en consommant deux fois moins de ressources naturelles.</p>
<p>Les journalistes avaient donc tout loisir d’expliquer de manière convaincante au public que la protection du climat et la transition énergétique allait avoir un impact positif sur l’économie. Ils auraient aussi pu rappeler que chaque euro investi dans la réduction des émissions de CO2 était de l’argent bien placé, comme l’avait annoncé en 2006 Nicholas Stern, ancien économiste en chef de la Banque mondiale et comme quantité d’études l’ont confirmé par la suite. Mais si nous refusons de mettre en place la transition énergétique, alors la facture sera salée pour la société et pour chacun d’entre nous : il nous faudra renoncer à plus de prospérité, à plus d’emplois, à plus de moyens de subsistance, à plus de biodiversité, à une meilleure santé, à une meilleure répartition des richesses. Et petit à petit, notre participation à la vie politique va se réduire comme peau de chagrin car sous la domination des énergies fossiles, compte tenu du stress lié à l’adaptation au changement climatique, la société dérivera vers un système oligarchique et autoritaire.</p>
<h2>5<sup>e</sup> péché capital : masquer les responsabilités par des généralisations abusives</h2>
<p>A l’opposé de l’individualisation et de son injonction « Tu dois changer ta vie », il y a la généralisation : « Nous sommes tous responsables de la catastrophe climatique ». En fait, les deux sont liées. Chacun est coupable et tout le monde doit agir. Autre exemple, à lire en soupirant: ah l’humain, quelle créature prométhéenne ! Il aime jouer avec le feu. Il l’a toujours fait. Voilà pourquoi la planète est en surchauffe.</p>
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<p class="quote">« Au bout du compte, on ne sait plus qui attise le réchauffement climatique, qui en profite, qui dilue les mesures de protection du climat ou freine leur application. »</p>
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<p>La généralisation est pernicieuse. Elle aboutit à une responsabilité collective qui masque les vrais responsables et limite la possibilité d’agir. Au bout du compte, on ne sait plus qui attise le réchauffement climatique, qui en profite, qui dilue les mesures de protection du climat ou freine leur application. A contrario, on ne sait plus qui se bat pour le climat, qui développe des stratégies et prend les bonnes mesures. A force, le contact avec la majorité silencieuse est perdu. Impossible de savoir alors pourquoi elle détourne le regard et sombre dans l’immobilisme, une attitude qui renforce la position de ceux qui soutiennent les industries fossiles.</p>
<p>Chercheurs en sciences politiques, Patrizia Nanz et Manuel Rivera ont analysé ce problème dans un essai sur « le traitement narratif du développement durable »<sup class="footnote">1</sup>. Leur conclusion ? Le discours sur le climat et la durabilité « évite structurellement de nommer les politiciens antagonistes et tend à des constellations incomplètes d’actants ». Autrement dit, ce discours évite de nommer tous ceux qui sont impliqués, une imprécision qui bloque toute action politique. Patrizia Nanz et Manuel Rivera ont identifié une autre conséquence : la généralisation « produit un mauvais storytelling, un manque patent de narrativité». D’où un récit pauvre qui finit par suinter l’ennui, au point que cette tendance à la généralisation passe souvent inaperçue. Elle reste pourtant une erreur majeure, car ce sont bien les êtres humains qui font l’histoire. Il faut donc mettre l’accent sur ceux qui agissent (une généralisation parfaitement justifiée ici, car même ceux qui ne font rien agissent à leur manière). Et mieux cerner leurs motivations.</p>
<p>A ce propos, qui est à blâmer pour le changement climatique? A coup sûr les industries pétrolières des pays industrialisés, les majors comme ExxonMobil. Elles portent une lourde responsabilité parce qu’elles savaient depuis les années 80, grâce à leurs recherches internes, que la combustion de leurs produits allait modifier le climat. Pourtant, dès que la communauté internationale a montré sa détermination à combattre le réchauffement, elles ont mis sur pied une impressionnante campagne de désinformation et de lobbying pour protéger leur modèle d’affaires. Il convient aussi de montrer du doigt les politiciens proches des industriels et des pays exportateurs de pétrole (comme la Russie), qui bloquent ou repoussent depuis une trentaine d’années le lancement d’une nouvelle politique énergétique. Aux Etats-Unis, il s’agit essentiellement de républicains. En Europe, ils se répartissent sur tout l’échiquier politique. Enfin, il faut aussi faire reproche aux journalistes, comme on l’a vu. Certains travaillent pour de grands médias conservateurs qui mettent rarement la crise climatique en première page.</p>
<h2>6<sup>e</sup> péché capital : cacher la vue d’ensemble à force d’accumuler des faits</h2>
<p>Pour les médias généralistes, le climat est un thème parmi tant d’autres. Les journalistes adoptent d’ailleurs la même structure, qu’ils couvrent un match de foot ou le passage d’une tornade. L’événement et son résultat sont annoncés (match nul, victoire, défaite / nombre de morts, de disparus, dégâts matériels). Puis le journaliste évoque le déroulement des faits (récit sur le match / sur la tornade). Enfin, il cherche à donner du sens (le club de foot a-t-il mérité de gagner ou de perdre / la tornade est-elle liée au changement climatique ou n’est-ce qu’un banal phénomène météo). Dans les actualités sportives, quantité de compétitions sont traitées de la sorte. Mais ensuite, tous les résultats individuels sont regroupés dans un tableau qui donne cohérence au tout et contextualise. C’est ce tableau récapitulatif qui tient les téléspectateurs en haleine. Les journalistes qui parlent du climat suivent le même schéma rédactionnel que pour un match, mais ils n’ont aucun tableau à proposer. A la fin, il ne reste que des faits épars. Tout est décousu, flou, incomplet, incompréhensible. Il manque la vue d’ensemble.</p>
<p>Il y a une bonne explication à cela : le changement climatique est par nature un thème complexe, un « hyperobjet » au sens du philosophe Timothy Morton, c’est-à-dire un phénomène massif qui se distingue par une grande diffusion dans le temps et dans l’espace. L’approche journalistique classique est totalement dépassée. Le flux constant de nouvelles épuise le public qui sature à force de sauter d’une conférence climatique à une nouvelle estimation sur la montée du niveau des mers en passant par la dernière brouille au sein de la « Commission Charbon ». Il se sent dépassé. Impossible d’y voir clair ! Son seul commentaire : « Ras-le-bol de la crise climatique ! Foutez-moi la paix ! »</p>
<p>Le traitement médiatique d’une montagne de faits disparates a toujours posé problème. Avec la crise climatique, il a atteint ses limites. Il faut réinventer la couverture de sujets complexes en s’appuyant sur deux approches complémentaires : une approche systémique, englobante, qui tisse des liens entre les différents aspects de la crise climatique, et la « curation des contenus » . Le discours systémique tient compte de la nature même du changement climatique qui affecte tous les aspects de la vie politique, sociale et économique. Aborder de cette manière la crise climatique permettrait de relier les différents champs du savoir et d’en extraire ce qui impacte la vie d’individus et toutes les strates de la société. Le terme « journaliste climatique» deviendrait superflu, aussi inutile qu’un « journaliste spécialisé en démocratie ». Les médias ne couvriraient plus la crise climatique en tant que telle, mais mettraient en avant un monde en mutation, où le climat ferait tout naturellement partie intégrante du traitement médiatique des grands thèmes du moment, de la crise migratoire au populisme d’extrême droite, en passant par la santé ou les retraites.</p>
<p>Quant à la « curation des contenus », elle est conseillée par le spécialiste en communication Seth Abramson pour les grands thèmes complexes. Ce type de journalisme permet de brasser des milliards d’articles publiés dans le monde entier, rendus accessibles comme jamais par la technique, et d’en extraire des corrélations pertinentes. Il aboutit à une narration fiable, basée sur des sources sûres. A tout moment, le cheminement intellectuel du journaliste peut-être retracé, jusqu’à sa conclusion. « Quand la tâche a été bien menée, explique Seth Abramson, ce travail de compilation, d’analyse, de mise en lien et de synthèse permet de produire un récit solide et bien documenté. Dans le meilleur des cas, il aboutit à la production d’un nouveau savoir. »</p>
<p>Si les médias relient la hausse des températures à la pression migratoire, à la montée du populisme de droite, au comportement agressif de nombreux pays dépendants du pétrole ou aux pressions massives exercées par l’industrie fossile sur le discours social et les décisions politiques de nos démocraties, alors tout le monde comprendra que la question climatique ne consiste pas à se demander si nous irons demain au travail en voiture électrique, à vélo, ou avec une voiture à moteur thermique. Elle nous place devant une tout autre interrogation : allons-nous vivre demain dans une démocratie ou sous un régime autoritaire ?</p>
<h2>7<sup>e</sup> péché capital : traiter le changement climatique comme un thème mineur</h2>
<p>Les médias généralistes ont tendance à mettre de côté la question climatique. Elle fait rarement la « une » de la presse écrite et n’est pas diffusée aux heures de grande écoute. Rares sont les rédacteurs en chef qui en font le thème d’un éditorial. Bref, aucun journaliste ne s’arrache le sujet ni ne perd sa réputation s’il n’a jamais écrit une ligne sur le climat. Par son ampleur et son impact, le changement climatique est un sujet essentiel. Pourtant, il n’est pas traité comme tel par les médias qui sont bien plus intéressés par le terrorisme, l’islam et le populisme d’extrême droite. Les journalistes tentent de se justifier en évoquant le manque d’intérêt du public. Un argument qui méconnait l’importance de l’agenda-setting, la sélection des infos effectuée par les rédactions : elle a un impact direct sur la perception qu’a le public de l’importance des sujets.</p>
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<p class="quote">« Si la question du changement climatique n’avait pas été systématiquement jetée aux oubliettes ou reléguées en bas de page, elle aurait touché plus de lecteurs et de téléspectateurs. »</p>
</blockquote>
<p>Ainsi les médias imposent en douce « leur propre définition de la réalité », comme le dit Neil Postman, théoricien des médias. « Ce que nous savons sur la société et même sur le monde, ajoute le sociologue Niklas Luhmann, nous l’apprenons par les médias. » Les médias ne dictent pas aux gens ce qu’ils doivent dire, mais ils déterminent ce dont ils parlent et ce à quoi ils pensent. Si la question du changement climatique n’avait pas été systématiquement jetée aux oubliettes ou reléguées en bas de page, elle aurait touché plus de lecteurs et de téléspectateurs. Et le public aurait pu s’y intéresser.</p>
<p>Face à une thématique aussi complexe, accrocher le public est un grand défi. En repoussant les « sept péchés capitaux du journalisme », les médias généralistes transformeront la question climatique en un sujet fascinant, accessible et concret. Pour cela, ils devront accorder plus d’importance au climat, mener de vrais débats et explorer toutes les implications sociales et géopolitiques. Il leur faudra aussi aborder le sujet sous différents angles, être suffisamment convaincants pour que les partis politiques deviennent des forces de proposition et montrer que la transition énergétique est génératrice d’opportunités. Enfin, ils devront nommer clairement les vilains, les héros et les « idiots utiles », et condenser une information fragmentée en un récit qui clarifie ce qui se passe ici et maintenant. Alors le public les suivra et leur sera fidèle. Mieux : il participera au débat et exigera que les décideurs adoptent une nouvelle politique climatique débouchant sur des actions fortes.</p>
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		<title>Les du Pont de Nemours et le Delaware : les gardiens du paradis fiscal</title>
		<link>https://antipolis.info/gardiens-du-paradis-fiscal/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Claudio Brenni]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 22 Apr 2022 09:41:39 +0000</pubDate>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>C&rsquo;est l&rsquo;une des pièces les plus précieuses du Hagley Museum un talisman que la fondation familiale n&rsquo;exhume que pour quelques privilégiés. Le musée qui gère les archives du clan du Pont, dans le Delaware, dans le nord-est des États-Unis, dispose parmi ses collections d&rsquo;un étrange tableau : il montre le patriarche de la dynastie, Pierre Samuel du Pont de Nemours (1739-1817), initiant ses enfants à un rite ésotérique.</p>
<p>La scène se passe le 7 septembre 1784, à Paris. L&rsquo;économiste français vient d&rsquo;enterrer sa première épouse. En signe de deuil, il fait prêter serment à son fils cadet, Eleuthère Irénée, sous les yeux de l&rsquo;aîné, Victor Marie : « Je l&rsquo;attends dans un fauteuil, le chapeau sur la tête, l&rsquo;épée au côté, le cordon sur l&rsquo;habit, un coussin à mes pieds, le buste de sa mère à ma gauche, l&rsquo;épée et le chapeau du jeune homme à la droite sur un siège&#8230; », décrira Pierre Samuel dans sa riche correspondance. Les deux frères se saluent avec leur épée. Après quoi résonne l&rsquo;oracle paternel : « Que le Ciel bénisse vos travaux et votre postérité ! Puisse chaque génération de vos descendants s&rsquo;appliquer sans cesse à rendre meilleure qu&rsquo;elle-même celle qui devra lui succéder&#8230; » L&rsquo;augure ne tardera pas à se vérifier. En 1802, Eleuthère Irénée fonde près de la ville de Wilmington, dans le Delaware, une fabrique de poudre à canon. La firme orthographiée DuPont, sans espace, sera bientôt le principal fournisseur de l&rsquo;armée américaine.</p>
<p>Il faut dire que, pour placer l&rsquo;entreprise sous les meilleurs auspices, Pierre Samuel a sollicité l&rsquo;aide de ses amis, de part et d&rsquo;autre de l&rsquo;Atlantique. La plupart sont francs-maçons à commencer par le président des États-Unis de l&rsquo;époque, Thomas Jefferson. Pierre Samuel a-t-il, comme eux, fait partie d&rsquo;une loge ? « C&rsquo;est possible&#8230; Nous ne disposons d&rsquo;aucune preuve, seulement d&rsquo;un faisceau d&rsquo;indices, tempère Alain Queruel, auteur du livre Les du Pont de Nemours (Éditions de la Bisquine, 2019), ainsi que de plusieurs ouvrages sur la franc-maçonnerie. En revanche, l&rsquo;appartenance de son fils Victor Marie est avérée. »</p>
<h2>Influences huguenotes</h2>
<p>Pour nombre de huguenots, ainsi qu&rsquo;on appelle les protestants en France, les loges servent de refuge, au XVIIIe siècle ; ils peuvent s&rsquo;y retrouver entre fidèles, à l&rsquo;abri du secret. Pierre Samuel est issu de cette discrète communauté religieuse, encore marquée par les persécutions dont elle a été la cible. Si l&rsquo;incidence de la franc-maçonnerie sur son parcours reste à démontrer, ses origines huguenotes, elles, le nourriront sans équivoque. « Avec le temps, du Pont s&rsquo;est forgé une religion personnelle, fondée sur la trans migration des âmes, développe l&rsquo;historien Martin Giraudeau. La réincarnation en un être supérieur, le chien par exemple, entérine la réussite des individus. Cette croyance n&rsquo;est pas très éloignée de ce qu&rsquo;écrira le sociologue Max Weber, en 1904, sur l&rsquo;éthique protestante et l&rsquo;esprit du capitalisme. »</p>
<p>C&rsquo;est au sujet de l&rsquo;esclavage que l&rsquo;influence du protestantisme sera la plus nette. Dès 1767, Pierre Samuel s&rsquo;attache à en démontrer l&rsquo;inutilité économique. Selon lui, un esclave ne travaillera jamais aussi bien qu&rsquo;un individu stimulé par une rémunération ; c&rsquo;est un système non seulement inhumain, mais inefficace. Du reste, la propriété le premier des droits de l&rsquo;homme selon Pierre Samuel ne commence-t-elle pas par celle de son propre corps ? À la traite, il faut substituer le libre commerce entre la métropole et ses colonies, prône-t-il, à rebours de l&rsquo;opinion dominante. « Comme du Pont, beaucoup de pionniers de la lutte contre l&rsquo;esclavage, en Angleterre puis en France, sont protestants, souligne l&rsquo;historien Marcel Dorigny, spécialiste du sujet. Les huguenots y sont d&rsquo;autant plus sensibles qu&rsquo;ils ont fait l&rsquo;expérience de la minorité et de la discrimination. »</p>
<p>Ces principes, Pierre Samuel les écorne sitôt qu&rsquo;il met le pied en Amérique. Le 21 juin 1800, il offre à sa famille deux esclaves, assignées à des tâches domestiques : « Une nègre appelée Jeen et une enfant appelée Lydia », stipule le contrat. « Il semble qu&rsquo;elles soient restées jusqu&rsquo;à leur mort au service des du Pont, précise le journaliste américain Gerard Colby, auteur d&rsquo;un ouvrage sur la dynastie, <em>Behind the Nylon Curtain</em>, paru en 1974 (réédité en 2014 chez Forbidden Bookshelf, non traduit). Pierre Samuel a-t-il suivi l&rsquo;exemple de son ami Jefferson qui, en dépit des positions courageuses, possédait des centaines d&rsquo;esclaves ? C&rsquo;est probable. Le rôle des immigrés français, tout juste débarqués des Antilles, ne doit pas non plus être négligé. »</p>
<p>Au tournant du XIXe siècle, plusieurs familles d&rsquo;esclavagistes, fuyant les révoltes qui ébranlent l&rsquo;île française de Saint-Domingue, trouvent refuge dans le Delaware. « Lorsqu&rsquo;il faudra recruter des employés pour sa fabrique de poudre à canon, Eleuthère Irénée puisera dans ce vivier de compatriotes, poursuit Gerard Colby. De là vient, en partie, la culture du secret et de l&rsquo;entre-soi qui distinguera sa firme du reste des entreprises américaines. »</p>
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<p class="quote">À l&rsquo;image de Pierre Samuel, mort en 1817, la dynastie fait montre d&rsquo;une grande ambivalence sur la question noire.</p>
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<p>Lors de la guerre de Sécession (1861-1865), elle tergiverse avant de fournir sa poudre au camp abolitionniste, mené par Abraham Lincoln. De même, les émissions produites par du Pont pour la radio et la télévision, entre 1935 et 1961, ne mettront que très rarement en valeur des figures afro-américaines. Une ambiguïté « raccord » avec celle du fief des du Pont, le Delaware : « C&rsquo;est un État intermédiaire, le plus  » sudiste  » des États du Nord », soutient l&rsquo;historien Pap Ndiaye, auteur d&rsquo;un livre sur la firme familiale, <em>Du Nylon et des bombes</em> (2001, Belin). Le Delaware est ainsi l&rsquo;un des derniers États à ratifier, en 1901, les trois amendements consacrant l&rsquo;abolition de l&rsquo;esclavage ; ce sera le dernier à bannir, en 1972, la pratique consistant à fouetter en public un condamné, un châtiment majoritairement infligé, dans les faits, aux Afro-Américains.</p>
<h2>Une fiscalité favorable à la firme</h2>
<p>En 1919, de graves émeutes raciales éclatent à Wilmington, la ville la plus peuplée du Delaware. Rebelote en 1968, où les troubles suscitent l&rsquo;adoption d&rsquo;un dispositif exceptionnel : soutenu par le PDG de DuPont, le gouverneur démocrate fait occuper la ville par l&rsquo;armée. Elle ne s&rsquo;en ira que dix mois plus tard, à la suite de l&rsquo;élection de son successeur républicain, un ancien employé de&#8230; DuPont.</p>
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<p class="quote">C&rsquo;est que, en l&rsquo;espace de quelques décennies, le petit État est passé sous l&#8217;emprise de son entreprise reine.</p>
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<p>Grâce aux profits accumulés pendant la Première Guerre mondiale, DuPont s&rsquo;est transformée en mastodonte de la chimie, durant la première moitié du XXe siècle. Devenue le principal employeur du Delaware, la firme familiale en a investi les leviers d&rsquo;influence, plaçant ses hommes au cœur de l&rsquo;administration locale, et ses fonds au capital de plusieurs banques et journaux régionaux. Au point que les destins respectifs de l&rsquo;État et de la compagnie sont difficiles, aujourd&rsquo;hui, à démêler : « Le Delaware a façonné DuPont, autant que DuPont a façonné le Delaware, résume le politicien démocrate John Kowalko, qui siège à la Chambre des représentants locale depuis 2006. Ici, il y a toujours eu un consensus bipartisan sur la nécessité d&rsquo;une fiscalité et d&rsquo;une juridiction favorables aux entreprises et à DuPont en premier lieu. Dans ma lutte contre les effets néfastes des multinationales sur notre économie, je suis très isolé. »</p>
<p>Le candidat démocrate à la prochaine présidentielle, Joe Biden, a représenté le Delaware à Washington, de 1973 à 2009, en tant que sénateur. Contrairement à M. Kowalko, « il s&rsquo;est toujours montré très prudent vis-à-vis de DuPont : il ne l&rsquo;a jamais attaqué frontalement, de même qu&rsquo;il ne s&rsquo;est jamais élevé contre le grand capital », relève le journaliste Gerard Colby. Et pour cause : de 1972 à 1996, Joe Biden a vécu dans deux luxueuses demeures habitées, avant lui, par des générations de du Pont. Visiter les centaines de châteaux érigés par le clan fut même, à une époque, son principal hobby. « Mon samedi idéal consistait à sauter dans ma Corvette (&#8230;) et à explorer les alentours de Wilmington, à la recherche de maisons à vendre », confesse Joe Biden dans son autobiographie parue en 2007, deux ans avant qu&rsquo;il ne devienne le vice-président de Barack Obama.</p>
<h2>« The Company State »</h2>
<p>Surnommé « <em>The First State</em> », parce qu&rsquo;il fut le premier État à ratifier la Constitution, en 1787, le Delaware dispose d&rsquo;un autre sobriquet, un brin persifleur : « <em>The Company State</em> » &#8211; soit « l&rsquo;État-entreprise. Cette appellation, il la doit en premier lieu à sa juridiction commerciale établie en 1792. Ici, les sociétés sont soumises aux arbitrages, non pas de jurys populaires comme dans la plupart des États, mais de juges spécialisés. De dossier en dossier, ces derniers ont acquis la réputation d&rsquo;être plus sensibles que les citoyens lambda aux intérêts des entrepreneurs.</p>
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<p class="quote">Le résultat est édifiant : en 2018, il y avait plus de firmes enregistrées dans le Delaware (1,3 million) que d&rsquo;habitants (980&rsquo;000)</p>
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<p>Avec le temps, la législation a été rendue plus attractive encore pour les sociétés. Qui retrouve-t-on derrière ces appels du pied ? Les du Pont, bien sûr. En 1897, sous l&rsquo;impulsion du politicien Henry Algernon du Pont (1838-1926), le Delaware se dote d&rsquo;une nouvelle constitution : « Elle simplifie la création d&rsquo;entreprises et de holdings », détaille Gerard Colby. En 1913, le manageur Francis Irénée du Pont (1873-1942) publie un influent traité de fiscalité : « Son idée-phare consiste à ramener l&rsquo;imposition des sociétés à un taux unique », poursuit M. Colby. En 1981, Pierre Samuel du Pont IV, alors gouverneur républicain de l&rsquo;État, fait passer une farandole de réformes : « Elles facilitent l&rsquo;émission de cartes de crédit depuis le Delaware, entre autres cadeaux fiscaux distribués aux entreprises notamment aux banques », surenchérit le journaliste.</p>
<p>Le résultat est édifiant : en 2018, il y avait plus de firmes enregistrées dans le Delaware (1,3 million) que d&rsquo;habitants (980&rsquo;000). Cette étroite bande de terre, 5 000 km2 à peine, héberge 67 % des 500 entreprises américaines les plus prospères. « Nous avons constitué une société en moins de trente minutes, sans montrer de documents d&rsquo;identité. La plupart des bureaux d&rsquo;inscription sont ouverts jusqu&rsquo;à 22 h 30, certains jusqu&rsquo;à minuit. » Ainsi parle Paolo Woods. Entre 2012 et 2015, avec son compère Gabriele Galimberti, ce photographe italien a écumé les paradis fiscaux, du Panama aux îles Caïmans, dans le cadre du projet « The Heavens ». Leur ambition ? Donner à voir les havres les plus opaques de la haute finance. « Le Delaware offre les mêmes garanties que tout paradis fiscal digne de ce nom : l&rsquo;absence de paperasse, la discrétion, la certitude de ne pas être taxé sur les gains réalisés en dehors des frontières de l&rsquo;État&#8230;, énumère Paolo Woods. Cela en toute légalité et pour un montant dérisoire. »</p>
<p>Il n&rsquo;y a pas qu&rsquo;avec le Delaware que les du Pont ont fait coïncider leurs intérêts : un pacte informel les lie, de même, à l&rsquo;État fédéral. Certes, le clan a parfois défié la Maison-Blanche, notamment durant l&rsquo;entre-deux-guerres. Mais l&rsquo;élaboration de la bombe atomique rétablit la confiance, à partir de 1942 : DuPont participe loyalement au projet Manhattan, sans exiger la moindre rétribution. Cette collaboration incite la firme à abandonner ses méthodes les plus archaïques. Jusque dans les années 1930, DuPont n&rsquo;usait-elle pas d&rsquo;indicateurs privés pour espionner, à l&rsquo;occasion, ses ouvriers ou ses concurrents ? Mieux vaut, se ravisent les manageurs, se tourner vers Washington : ses législateurs et ses agents du renseignement serviront plus sûrement la cause familiale.</p>
<h2>D&rsquo;efficaces lobbyistes</h2>
<p>Pour rallier la capitale fédérale à ses vues, la firme emploie les services de juristes prestigieux. Le plus efficace de ces lobbyistes, Clark Clifford (1906-1998), est resté célèbre pour son passage au secrétariat à la défense, en pleine guerre du Vietnam. Au début des années 1960, cet avocat déploie des trésors d&rsquo;urbanité pour assurer aux du Pont plus de 2 milliards de dollars de déductions fiscales. L&rsquo;allégement porte sur la vente des parts que détenait DuPont au capital du constructeur automobile General Motors, exigée en 1957 par la Cour suprême, au nom de la loi antitrust. Par la suite, plusieurs enquêtes journalistiques donnent la mesure de l&rsquo;imbrication des relations entre la famille, la firme et l&rsquo;État fédéral. En 1984, la presse révèle que la CIA a fourni des avions aux rebelles nicaraguayens ; ils sortaient des hangars de Summit Aviation, la société de maintenance de Richard Chichester du Pont Jr (1937-1986). En 1991, l&rsquo;Agence internationale de l&rsquo;énergie atomique trouve des matériaux conçus par DuPont dans les installations nucléaires irakiennes avant d&rsquo;être l&rsquo;ennemi numéro un, le dictateur Saddam Hussein (1937-2006) a longtemps été un allié de Washington.</p>
<p>Deux ans plus tôt, en 1989, c&rsquo;est le FBI qui volait au secours de DuPont, menacée d&rsquo;extorsion par cinq anciens employés latino-américains. Dans une usine argentine de la firme, le commando dérobe des documents détaillant le procédé de confection du Lycra, l&rsquo;une des fibres emblématiques de DuPont. Les comploteurs réclament dix millions de dollars, sans quoi les informations seront transmises à un industriel du textile italien.</p>
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<p class="quote">L&rsquo;intrigue s&rsquo;arrête sur un parking de Genève, en Suisse, où des agents du FBI les appréhendent, après leur avoir fait miroiter un pactole.</p>
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<p>Au tournant du millénaire, l&rsquo;entrepreneur Walter Liew s&rsquo;attaque avec plus de sang-froid aux techniques de fabrication du dioxyde de titane, dont DuPont est passée maître. Surnommée « l&rsquo;ultrablanc », pour son intensité exceptionnelle, cette substance colore quantité de produits : biscuits, cosmétiques, équipement électroménager&#8230; Pour le groupe chimique, l&rsquo;or blanc est une manne à dollars, qui attise les convoitises depuis les années 1940. Celles de Walter Liew, en particulier. Né en Malaisie, fils de paysans chinois, cet excellent élève s&rsquo;arrache à la misère par les études. Émigré aux États-Unis, il décroche un diplôme scientifique, puis la nationalité américaine.</p>
<h2>Le vol de « l&rsquo;ultrablanc »</h2>
<p>Là, il ouvre une société de conseil. C&rsquo;est sous cette casquette que Walter Liew approche plusieurs ingénieurs de DuPont, de 1997 à 2011 : « Certains étaient à la retraite, d&rsquo;autres traversaient des drames familiaux : tous avaient accumulé du ressentiment contre DuPont, explique le journaliste américain Del Quentin Wilber, qui a suivi l&rsquo;affaire pour l&rsquo;agence de presse Bloomberg. Liew les à couvert d&rsquo;attentions : cadeaux de Noël, virements bancaires&#8230; Mis en confiance, les ingénieurs lui ont livré de précieuses informations, qu&rsquo;il a transmises à des firmes chinoises. » Jusqu&rsquo;à ce qu&rsquo;une lettre anonyme alerte DuPont en août 2010. L&rsquo;entreprise se tourne alors vers le FBI, qui file M. Liew puis l&rsquo;arrête dix mois plus tard. « Nous avons découvert qu&rsquo;il répondait, en fin de compte, à des directives étatiques : dès le début des années 1990, la Chine avait fait de l&rsquo;obtention de l&rsquo;ultrablanc une priorité, indique au « Monde » Kevin Phelan, l&rsquo;un des agents du FBI ayant travaillé sur le dossier. Pendant longtemps, les sociétés victimes d&rsquo;espionnage industriel ont rechigné à faire appel à nous, car elles craignaient de partager des documents sensibles et d&rsquo;apparaître vulnérables. DuPont est l&rsquo;une des premières à avoir collaboré avec le FBI, dans la plus grande transparence, pour sauver son savoir-faire et ses emplois ; bien d&rsquo;autres, depuis, l&rsquo;ont imitée. »</p>
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<p class="quote">Échaudée par ces antécédents, DuPont sera aux premières loges lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agira de renforcer la protection de ses innovations.</p>
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<p>« Au sein des groupes d&rsquo;influence de la filière chimique, ses lobbyistes ont inspiré la rédaction, en 2016, d&rsquo;une loi fédérale, le <em>Defend Trade Secrets Act</em>, et de son pendant européen, la directive du secret des affaires, témoigne Martin Pigeon, qui enquête, au sein de l&rsquo;association <em>Corporate Europe Observatory</em>, sur le rôle des lobbys. Ces textes facilitent l&rsquo;ouverture de poursuites contre les employés ayant trahi les secrets de leurs employeurs sans que ces « secrets », au demeurant, soient clairement définis. » « Rien n&rsquo;est aussi fanatiquement défendu par la bureaucratie » que le secret, car il est source de pouvoir, écrit le sociologue Max Weber en 1914. Un siècle plus tard, l&rsquo;Américain Gerald Casale, leader du groupe de musique new wave Devo, tient un discours similaire : « Le capitalisme est une religion occulte. Comme toutes les religions, sa hiérarchie s&rsquo;appuie sur des rituels : poignée de main secrète, signe discret de reconnaissance&#8230; » Dans son tout premier vidéoclip, en 1976, Devo interprétait la chanson <em>Secret Agent Man</em>, confession ambiguë d&rsquo;un limier du FBI.</p>
<p>Les rockeurs portaient déjà les tenues de chantier qui firent leur réputation scénique dans les années 1980. Leur matériau de prédilection ? Le Tyvek, une fibre mise au point par&#8230; DuPont. « Cette firme s&rsquo;est infiltrée dans mon cerveau dès la naissance, se souvient Gerald Casale. Après-guerre, DuPont était synonyme de modernité, leurs produits m&rsquo;ont toujours habillé et inspiré. C&rsquo;est la forme la plus aboutie du capitalisme. Hélas, ce système dévore aujourd&rsquo;hui la démocratie. »</p>
<h2>Wilmington, « ville fantôme »</h2>
<p>Si DuPont s&rsquo;est longtemps illustrée par son appétit, l&rsquo;entreprise suit aujourd&rsquo;hui un régime draconien, commencé au début des années 1990. « Depuis qu&rsquo;elle a investi dans la chimie et l&rsquo;automobile, il y a un siècle, DuPont s&rsquo;est toujours comportée comme un fonds spéculatif, analyse Joseph DiStefano, journaliste au quotidien régional « The Philadelphia Inquirer ». En quête de croissance, elle s&rsquo;est aventurée dans l&rsquo;industrie pharmaceutique, le pétrole&#8230; Puis, au tournant du millénaire, DuPont s&rsquo;est débarrassé de ces activités, ainsi que de ses divisions les moins rentables : textile, peintures&#8230;</p>
<p>Ce faisant, elle obéit à une logique financière des plus banales. Avec quelles conséquences ? Paolo Woods a été frappé par les inégalités qui déchirent le Delaware un petit coin d&rsquo;enfer au cœur du paradis fiscal : « Wilmington est une ville fantôme, assure le photographe. Dans le centre, DuPont a déserté ses immeubles historiques : son hôtel, sa salle de théâtre, son siège social&#8230;</p>
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<p class="quote">Ne reste qu&rsquo;une population très pauvre, essentiellement afro-américaine, ravagée par la drogue et la prostitution. »</p>
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<p>En 2015, en pleine restructuration, l&rsquo;entreprise obtient une ristourne fiscale contre la promesse de maintenir ses activités dans le Delaware. Elle en profite pour transférer son siège loin du centre-ville paupérisé de Wilmington, tout près des mille et un châteaux du clan. Si la famille du Pont continue de siéger au conseil d&rsquo;administration, elle n&rsquo;est plus majoritaire, depuis les années 1970, au capital de l&rsquo;entreprise. Sa préoccupation majeure ? Ne pas dilapider son patrimoine ; le clan reste, avec 12,7 milliards d&rsquo;euros partagés entre 3 500 membres, la quinzième famille la plus riche des États-Unis. En 2000, la moitié d&rsquo;entre eux se sont retrouvés chez l&rsquo;actuel patriarche, Irénée du Pont Jr, pour célébrer le bicentenaire de leur arrivée aux États-Unis : « On nous fantasme comme une aristocratie, mais nous sommes juste les fils de gens qui ont réussi en bossant dur, déclarait-il à cette occasion au « Washington Post ». Une bande de types ordinaires, en somme. »</p>
<h2>« Désenvoûter » l&rsquo;héritier antisystème</h2>
<p>Ordinaires ? Pour le « Philadelphia Inquirer », le journaliste Bill Ordine a couvert plusieurs faits divers impliquant des héritiers du Pont. « À chaque fois, dit-il, la famille se déchirait sur des questions d&rsquo;argent, de manière très spectaculaire. » Ainsi de Lewis du Pont Smith. Dans les années 1980, le jeune homme verse des centaines de milliers de dollars à un mouvement politique marginal, mené par le bateleur antisystème Lyndon LaRouche. En 1992, inquiet de voir partir en fumée la fortune familiale, son père rassemble une équipe hétéroclite, constituée de gros bras et d&rsquo;un « déprogrammeur », chargé de ramener le fils à la raison. Leur plan : kidnapper l&rsquo;héritier, puis lui laver le cerveau au cours d&rsquo;un voyage en yacht, autour du pôle Nord. Las, l&rsquo;un des membres du commando, pris de remords, finira par prévenir le FBI, qui tuera dans l&rsquo;œuf l&rsquo;opération.</p>
<p>Que penserait Pierre Samuel de cette entreprise de désenvoûtement ? Qu&rsquo;à défaut d&rsquo;être devenus « meilleurs » de génération en génération, comme l&rsquo;espérait l&rsquo;économiste français, les du Pont ont été vernis par le dieu Argent. Et que cette bénédiction se révèle, à bien des égards, une malédiction. En 1965, Salvador Dali exécute le portrait de Lammot du Pont Copeland (1905-1983), le dernier du Pont à avoir dirigé l&rsquo;entreprise familiale. Sur la toile, point de regard bienveillant, comme celui que posait autrefois Pierre Samuel sur sa progéniture. C&rsquo;est une tout autre cérémonie, baignée de lumière et d&rsquo;occultisme, que peint l&rsquo;artiste surréaliste : cerné par un paysage désertique, le patron jette un coup d&rsquo;œil oblique, sous le ciel menaçant.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>L’article <a href="https://antipolis.info/gardiens-du-paradis-fiscal/">Les du Pont de Nemours et le Delaware : les gardiens du paradis fiscal</a> est apparu en premier sur <a href="https://antipolis.info">Antipolis</a>.</p>
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